— Et toi ? Où vas-tu ?

— Je rentre chez moi.

La camionnette déposa Clara et Arthur à proximité d’une maison de maître discrète située dans les faubourgs de Boulogne-Billancourt, propriété personnelle d’Arthur que Thomas ignorait totalement, acquise des années plus tôt sous une identité civile secondaire.

Pendant que la nuit tombait sur Paris, Clara et Arthur peaufinèrent leur riposte. Chaque virement, chaque message intercepté fut compilé dans un dossier numérique indestructible, crypté et prêt à être diffusé sur les terminaux des marchés financiers et les écrans du parquet national financier.

À deux heures du matin, la veilleuse du téléphone satellite de Clara clignota. C’était Marc, resté en surveillance aux abords de l’appartement haussmannien de Thomas, place des États-Unis.

— Ils sont rentrés, rapporta Marc à voix basse. Ils ont l’air affolés. Julianne crie après Thomas. Elle a peur. Thomas a passé trois coups de fil en hurlant à propos d’une fouille qui n’a rien donné à l’aéroport. Ils pensent qu’Arthur a réussi à se cacher dans un hôpital public sous une fausse identité. Ils ont compris qu’ils n’ont plus le choix : ils doivent prendre le contrôle de l’entreprise avant le lever du jour pour transférer les liquidités et s’enfuir vers un pays sans accord d’extradition si les choses tournent mal.

— Laissez-les courir vers la falaise, ordonna froidement Arthur avant de raccrocher.

Le lendemain matin, un brouillard épais enveloppait les tours de verre du quartier d’affaires de La Défense. À huit heures précises, la tour Vance Logistics dressait sa flèche d’acier dans le ciel laiteux.

Thomas Vance franchit le hall d’entrée à grands pas, escorté par Julianne, vêtue d’un tailleur noir sobre mais d’une élégance ostentatoire, le visage fardé pour simuler la pâleur du deuil. Deux gardes du corps privés marchaient sur leurs talons, veillant à écarter quiconque tenterait d’engager la conversation.

Dans les ascenseurs rapides montant vers le quarantième étage, Julianne serra le bras de son mari.

— Thomas, j’ai un mauvais pressentiment. Si le corps de ton père n’est pas à la morgue, où est-il ?

— Tais-toi, siffla Thomas à mi-voix, les yeux fixés sur les chiffres qui défilaient sur le panneau lumineux. L’infarctus a eu lieu devant cinquante témoins dans cet avion. Les certificats de complaisance que nous avons achetés suffiront à bloquer ses pouvoirs pendant quarante-huit heures pour incapacité physique notoire. Le temps qu’il refasse surface s’il a survécu, nous aurons siphonné les comptes de trésorerie sur les comptes miroirs à Singapour. Tu veux retourner dans ton deux-pièces de banlieue ou tu veux quarante millions de dollars ? Alors tiens ton rôle.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur la moquette épaisse de la salle du conseil d’administration.

Autour de la grande table en verre fumé, douze membres siégeaient déjà dans un silence d’enterrement : les directeurs de division, les représentants des fonds souverains actionnaires et Henri de Valois, assis au bout de la table, les dossiers clos devant lui, le visage fermé comme un masque de cire.

Thomas s’avança vers la place centrale, le fauteuil en cuir haut dossier traditionnellement occupé par son père depuis la création de l’entreprise.

— Chers membres du conseil, commença Thomas, d’une voix larmoyante qu’il força pour masquer son excitation fiévreuse. C’est le cœur brisé par une tragédie incommensurable que je prends la parole ce matin. Hier soir, à bord du vol 814, mon père, notre illustre président-fondateur, a été terrassé par une crise cardiaque foudroyante.

Des murmures consternés parcoururent l’assemblée. Julianne porta un mouchoir en dentelle à ses yeux secs.

— Les médecins réservent leur pronostic, mais les séquelles cérébrales sont irréversibles selon les premières constatations cliniques, poursuivit Thomas en posant un épais dossier médical falsifié sur la table. L’entreprise ne peut pas flotter sans capitaine dans une telle tourmente boursière. Conformément à l’article 14 des statuts et au mandat de protection future déposé en l’étude de maître de Valois, je sollicite la transmission immédiate des pouvoirs exécutifs à ma personne.

— Ce mandat est incomplet, Thomas, intervint calmement Henri de Valois sans lever les yeux de ses lunettes.

Thomas se raidit, son regard se durcissant instantanément.

— Henri, ce n’est pas le moment pour tes scrupules juridiques d’arrière-garde ! La cotation du titre Vance Logistics ouvre dans vingt minutes ! Si nous n’annonçons pas une présidence par intérim, le titre va perdre 30 % à l’ouverture ! Signe cette validation immédiatement !

— Je ne peux pas signer, reprit l’avocat d’un ton monocorde. Car la clause d’incapacité ne peut être invoquée qu’en l’absence physique ou mentale du président en exercice.

— Mais mon père est mourant dans une unité de soins intensifs sous anonymat pour éviter la spéculation médiatique ! rugit Thomas en perdant son calme, frappant du poing sur la table.

— Vraiment ? fit une voix grave, résonnant depuis le fond de la salle.

La porte double en chêne massif de la pièce attenante s’ouvrit lentement.

Arthur Vance pénétra dans la salle du conseil.

Il ne portait ni perfusion, ni masque à oxygène. Vêtu d’un costume trois pièces sombre tiré à quatre épingles, la posture droite, le regard perçant, il avançait d’un pas mesuré et puissant. Derrière lui se tenaient quatre officiers de police de la brigade financière accompagnés d’un magistrat instructeur en robe et de Clara Mercier.

Le silence qui tomba sur la pièce fut assourdissant.

Julianne laissa échapper un hoquet d’effroi, son mouchoir tombant sur le sol. Elle recula de deux pas jusqu’à heurter la baie vitrée qui dominait le vide parisien.

Thomas, quant à lui, devint livide, d’un blanc crayeux. Ses lèvres tremblaient, incapables d’articuler le moindre son. Ses mains se raccrochèrent aux accoudoirs du fauteuil présidentiel, comme si ses jambes refusaient soudain de supporter son poids.

— Tu sembles surpris de me voir en si bonne santé, Thomas, prononça Arthur d’une voix calme, presque intime, qui résonna dans chaque recoin de la pièce figée. Tu t’attendais sans doute à ce que la neurotoxine que tu as achetée à Sofia pour quatre millions d’euros fasse son office quelque part au-dessus du Jura ?