— Je m’appelle Clara Mercier. Il y a six mois, mon frère, Samuel, travaillait comme assistant personnel de Julianne. Il a découvert des virements anormaux vers une société écran domiciliée aux îles Caïmans, des fonds débloqués pour acheter une neurotoxine indétectable lors d’autopsies standard, synthétisée par un laboratoire clandestin à Sofia. Mon frère a voulu vous prévenir. Deux jours plus tard, sa voiture plongeait dans la Seine. On a conclu à un suicide pour dettes de jeu. Mais Samuel ne jouait pas. J’ai infiltré la compagnie aérienne sur laquelle votre fils réserve systématiquement ses vols d’affaires après avoir intercepté les échanges cryptés sur son téléphone.
Arthur ferma les yeux un instant. Le choc n’était pas la révélation du complot en lui-même, mais la confirmation d’une pourriture qu’il avait refusé de voir grandir au sein de sa propre chair. Thomas avait toujours été cupide, impatient d’hériter de l’empire logistique qu’Arthur avait mis quarante ans à bâtir à partir d’un simple hangar portuaire. Mais le meurtre… la préméditation froide de son propre fils dépassait les pires cauchemars d’un père.
— S’ils découvrent que je vais bien, dit Arthur d’une voix devenue rauque, ils détruiront toutes les preuves avant que la justice n’intervienne. Thomas possède des relais à tous les étages de la holding et au sein de la police financière.
— C’est pour cela que vous devez rester mort pour le monde entier pendant les prochaines vingt-quatre heures, répliqua Clara en lui tendant un imperméable sombre et une casquette trouvés dans un casier vestiaire. L’avion pour Zurich ne va pas décoller tout de suite. Thomas et Julianne ont été débarqués sous prétexte de récupérer leurs bagages et de vous accompagner aux urgences. Mais ils savent déjà que vous n’êtes pas à l’infirmerie de l’aéroport. Ils sont en train de chercher partout.
Comme pour confirmer ses dires, une alerte discrète retentit dans l’oreillette de Clara.
— Les vigiles privés engagés par Thomas scrutent les caméras du terminal ouest. Il faut sortir par la zone fret, murmura-t-elle.
Ils s’engagèrent dans les coursives souterraines de l’aéroport. L’odeur de kérosène brûlé et le grondement sourd des réacteurs couvraient le bruit de leurs pas rapides. Arthur marchait d’un pas égal, chaque fibre de son être galvanisée par un instinct de survie qu’il croyait éteint depuis longtemps. La tristesse filiale cédait la place à une colère noire, méthodique et glaciale.
Une camionnette de livraison technique les attendait sur une voie de service extérieure. Au volant se trouvait Marc, un ancien technicien de maintenance aéronautique et ami d’enfance de Samuel. Sans un mot, il enclencha la marche avant dès qu’ils eurent sauté à l’arrière, s’éloignant des pistes pour s’engager sur l’autoroute en direction du cœur de Paris.
Dans le compartiment arrière de l’utilitaire, Arthur s’assit sur une caisse métallique. Clara ouvrit un ordinateur portable renforcé et connecta une clé sécurisée.
— Voici les sauvegardes des comptes de la holding que Samuel avait réussi à dupliquer avant sa mort, expliqua-t-elle en tournant l’écran vers le patriarche. Regardez les dates.
Arthur fit défiler les lignes de code et les relevés bancaires. Son regard s’arrêta sur une transaction datée de trois semaines auparavant : un virement de quatre millions d’euros vers un compte numéroté à Genève, intitulé sobrement « Honoraires Dr. Keller ». Keller était le directeur de la clinique de repos privée où Thomas insistait pour faire soigner les douleurs articulaires d’Arthur dès leur atterrissage en Suisse.
Le protocole était d’une précision chirurgicale : une injection de potassium à libération retardée administrée pendant le vol via une cartouche d’inhalation d’oxygène réservée aux passagers de première classe souffrant d’inconfort d’altitude. L’oxygène enrichi que Thomas avait si gentiment recommandé à son père de demander dès le franchissement des nuages était frelaté. À l’arrivée à Zurich, Keller n’aurait eu qu’à constater un arrêt cardio-respiratoire provoqué par la fatigue et l’altitude, signer le permis d’inhumer et ordonner l’incinération immédiate selon des prétendues volontés testamentaires récentes signées sous faux seing privé.
— Ils ne voulaient pas seulement me tuer, murmura Arthur, les mâchoires serrées. Ils voulaient effacer mon corps pour que rien ne puisse jamais être exhumé.
— Et le testament a déjà été modifié sur les serveurs de votre étude notariale à Paris, ajouta Clara. Grâce à un complice au sein du cabinet, une copie falsifiée désignant Thomas comme légataire universel sans droit d’inventaire devait être validée dès demain matin à l’ouverture des cours de la Bourse.
Arthur sortit un vieux téléphone portable sans connexion internet de la poche intérieure de sa veste. Cet appareil n’était connu que d’une seule personne au monde : Henri de Valois, son avocat personnel depuis un demi-siècle et parrain de Thomas.
Il composa le numéro de mémoire. L’attente fut brève.
— Allô ? fit la voix fatiguée d’Henri à l’autre bout du fil.
— Henri. C’est moi.
Un silence de plomb s’installa au bout de la ligne, interrompu par le bruit d’un verre qui se brise.
— Arthur ?… Mon Dieu, Arthur ! Thomas vient d’appeler mes bureaux en larmes. Il m’a affirmé que tu avais eu une attaque massive sur le tarmac et que ton corps avait été transféré sous scellés à l’institut médico-légal en attendant des expertises. Il exigeait la convocation du conseil d’administration d’urgence pour sept heures demain matin !
— Je suis vivant, Henri. Et mon fils est un assassin.
Arthur lui résuma la situation en termes brefs, dénués de toute émotion superflue. À l’autre extrémité de la ligne, le vieil homme de loi écoutait dans un effroi grandissant.
— Que veux-tu faire ? demanda enfin Henri, la voix tremblante de gravité. Si nous alertons la police maintenant, la procédure sera lente, les perquisitions prendront des jours, et leurs avocats auront le temps de faire disparaître les disques durs et de rapatrier les fonds aux Caïmans.
— Non, pas de police pour le moment, trancha Arthur. Thomas veut le conseil d’administration ? Nous allons lui offrir son conseil. Mais à nos conditions. Prépare la salle du quarantième étage au siège social. N’ébruite rien. Assure-toi que les huissiers de justice soient cachés dans la pièce attenante et que les liaisons vidéo avec nos partenaires institutionnels soient prêtes à être déclenchées sur mon signal.