La camionnette grise ralentit à cinquante mètres d’eux, ses pneus crissant sur le gravier fin. La portière passager s’entrouvrit, laissant entrevoir la silhouette massive d’un homme en veste tactique noire, portant une casquette enfoncée sur les yeux et un fusil à pompe de calibre 12 posé sur les genoux.
Miller, assise contre la carrosserie, laissa échapper un rire étranglé qui se transforma en une toux sanglante. « Je vous l’avais dit… Vous êtes morts. Ils ne viennent pas pour m’aider, Marcus. Ils viennent pour effacer tout le monde. Dès qu’un maillon craque, Valmont rase la scène. Vous croyez qu’ils vont me laisser témoigner après ça ? »
« Tais-toi », siffla Marcus en saisissant enfin son arme de service, s’abritant derrière le bloc moteur de la voiture de police. « Maya, couverture basse. Vise les pneus s’ils accélèrent. »
La tension était insoutenable. Le silence était si épais qu’on pouvait entendre le cliquetis du ventilateur de refroidissement du véhicule de police et le clapotis de l’arrosage automatique qui venait de se déclencher sur la pelouse voisine, projetant de fines gouttelettes d’eau scintillantes sous la lumière pâle du soleil levant.
Dans le pavillon d’en face, le vieil homme avait disparu de la fenêtre. La porte d’entrée s’était verrouillée dans un bruit sourd de pêne dormant. Les bourgeois d’Elmwood savaient reconnaître l’approche de la violence : ils fermaient leurs stores et montaient le son de la télévision.
La camionnette fit rugir son moteur. Le conducteur n’hésita pas longtemps : voyant deux agents en uniforme en position de tir défensive, il comprit que le scénario de la simple récupération d’urgence avait échoué. La camionnette bondit en avant, fonçant droit sur le barrage formé par la berline de patrouille.
« Feu ! » cria Marcus.
Trois détonations sèches claquèrent dans le cul-de-sac, brisant la quiétude matinale avec une violence inouïe. Les tirs de Marcus percèrent le radiateur de la camionnette d’où s’échappa instantanément un jet de vapeur blanche sifflante. Maya, d’un calme effrayant, visa plus bas : ses deux projectiles déchirèrent le pneu avant gauche du véhicule d’assaut.
Le pneu éclata dans une détonation sourde, faisant dévier la camionnette de sa trajectoire. Le véhicule lourd partit en crabe, laboura le gazon parfait du numéro 46, pulvérisa une boîte aux lettres en fer forgé ornée d’un aigle doré et vint s’écraser avec un fracas de tôles broyées contre le tronc d’un chêne colossal.
Avant même que la poussière et la fumée ne se dissipent, la portière de la camionnette fut violemment repoussée d’un coup de pied. Le passager en tenue tactique roula au sol, épaulant son fusil de chasse. Une gerbe de plombs balaya le pare-brise de la patrouilleuse de Miller, faisant voler en éclats des milliers de fragments de verre sécurit qui retombèrent comme une pluie de glace sur les épaules de Marcus.
« À terre ! » hurla l’officier en repoussant Maya de son bras gauche tout en ajustant son tir de riposte. Deux balles de 9 mm frappèrent le gilet pare-balles de l’assaillant, stoppant sa progression nette mais sans le tuer sur le coup. L’homme poussa un râle d’agonie, son souffle coupé par l’impact brisant ses côtes à travers la plaque de kevlar.
Le conducteur de la camionnette, le visage ensanglanté par le déclenchement de l’airbag, tenta d’extraire une arme de poing de son étui de ceinture tout en s’extirpant de l’habitacle déformé. Mais Maya s’était déjà déplacée en longeant le capot avec la souplesse d’une gymnaste. Elle contourna l’angle mort de la patrouilleuse, surgit à deux mètres du conducteur étourdi et pressa la queue de détente de son Sig Sauer avec une précision chirurgicale.
La balle traversa l’épaule droite de l’homme, clouant son bras contre le montant de la portière. Son arme tomba dans les débris de verre au sol.
« Ne bouge plus ! Arme au sol ! Mains sur la tête ! » cria Maya, sa voix résonnant avec une autorité absolue qui ne laissait aucune place au doute.
L’homme s’affaissa contre la carrosserie fumante de la camionnette, gémissant de douleur, les doigts crispés sur sa blessure d’où s’écoulait un sang pourpre. En moins de quarante secondes, l’embuscade avait été anéantie.
Le calme retomba sur Elmwood Terrace, un calme irréel, troublé seulement par le sifflement de la vapeur du radiateur crevé et le son mécanique et régulier de l’arroseur automatique qui continuait à tourner, projetant son eau sur les corps brisés des agresseurs.
Sarah Miller, toujours assise contre la roue, regardait le spectacle les yeux écarquillés par l’horreur. Elle venait de comprendre que les hommes de Valmont n’étaient pas venus pour parlementer ou la protéger. S’ils avaient réussi leur manœuvre, elle aurait péri dans la fusillade avec Marcus et Maya, étiquetée plus tard par les rapports officiels comme une victime héroïque d’un affrontement regrettable avec des trafiquants de drogue de passage.
« Ils… ils voulaient me tuer moi aussi », balbutia-t-elle, ses dents claquant de façon incontrôlable.
Marcus s’approcha d’elle, le canon de son arme encore fumant, le visage marqué par des éclats de suie et de sang séché provenant du verre brisé. Il se pencha vers elle, son ombre immense couvrant totalement la policière déchue.
« Valmont n’a pas d’amis, Miller. Il n’a que des outils et des responsabilités à éliminer. Tu as passé dix ans à faire son sale boulot en croyant faire partie du club. Mais pour eux, tu n’es qu’une flic de banlieue sous-payée avec un badge qui coûte moins cher qu’un avocat de grande firme. »
Il se tourna vers Maya, qui procédait déjà au désarmement méthodique des deux mercenaires et à la fouille de la camionnette.
« Qu’est-ce qu’on a ? » demanda Marcus.
Maya revint vers lui, tenant dans sa main gantée une mallette étanche en plastique renforcé qu’elle venait d’extraire de l’espace arrière du véhicule accidenté. Elle l’ouvrit d’un coup de pouce sec sur les loquets de sécurité.
À l’intérieur ne se trouvaient pas de liasses de billets ou de drogue, mais des disques durs externes industriels, scellés sous plastique thermoformé, accompagnés d’un registre manuscrit à couverture de cuir noir portant les tampons officiels du département de l’urbanisme et de la justice régionale.