Miller cracha sur l’herbe, le masque de civilité policière volant définitivement en éclats. « Ces ouvriers ne sont rien ! Des sans-papiers et des contractuels payés au lance-pierre qui voulaient faire chanter le conseil municipal pour un tas de boue polluée ! Vous croyez que cette ville tourne avec des prières et des audits environnementaux ? Cette zone commerciale va injecter quarante millions de dollars dans les caisses publiques ! Si le chantier est bloqué par vos conneries d’écologistes de bureau, le quartier fait faillite, l’école primaire ferme et les flics ne touchent plus leurs primes ! »
« Et combien de ces millions ont atterri sur le compte offshore ouvert au nom de jeune fille de ta sœur, Sarah ? » demanda Maya en feuilletant d’un geste sec les feuilles de carbone de son bloc-notes. « Quarante mille dollars pour chaque faux rapport de sécurité que tu as validé en fermant les yeux sur le déversement des cuves de trichloréthylène. »
Miller comprit que les dés étaient pipés depuis des semaines. La stupeur se mua en une panique animale, cette réaction brutale de la bête acculée qui ne cherche plus à comprendre les règles du jeu mais à briser l’enclos.
Au lieu de reculer davantage, elle se jeta en avant. Non pas pour sortir son arme à feu, ce qui aurait justifié un tir immédiat de Marcus, mais pour porter sa main à son spray incapacitant au poivre de qualité militaire. Le geste fut rapide, né de milliers d’heures de patrouille dans les zones les plus dures de la banlieue industrielle. Le jet orange siffla dans l’air matinal, dessinant un arc dense et venimeux vers les yeux de Maya.
Mais Maya n’était pas une simple gratte-papier égarée sur un trottoir. Au moment où le coude de Miller s’était levé pour armer le spray, Maya avait pivoté sur son pied gauche, utilisant son lourd bloc-notes en cuir renforcé d’aluminium comme un bouclier improvisé. Le liquide chimique s’écrasa sur le cuir avec un claquement mou, aspergeant les documents municipaux mais épargnant le visage de la jeune femme.
Dans le même élan, Marcus combla la distance. Son grand corps athlétique s’abattit sur Miller avec la précision d’une machine bien huilée. Il ne chercha pas le choc frontal : il saisit le poignet droit de l’agente d’une main d’acier, fit pivoter son bras dans une clé d’épaule implacable tout en fauchant son genou d’un coup de talon net.
Miller s’effondra lourdement sur le bitume, le menton frappant la bordure en granit du trottoir avec un bruit sourd de porcelaine fêlée. Un filet de sang épais et sombre jaillit aussitôt de sa lèvre inférieure pour tacher la chemise immaculée de son uniforme.
« Lâche-moi, espèce d’enfoiré ! Tu es un mort en sursis, Vance ! Tu m’entends ? Le syndicat va te broyer ! Le capitaine te fera bouffer ton insigne ! » vociférait-elle, la voix étouffée contre le goudron froid, tandis que Marcus appliquait son genou entre ses omoplates avec le poids exact nécessaire pour limiter la respiration sans fracturer les côtes.
« Épargne ton souffle, Sarah. Tu vas en avoir besoin pour le procureur », lâcha Marcus en décrochant les menottes rigides de sa propre ceinture. Le métal cliqueta trois fois, net, définitif, enfermant les poignets de Miller derrière son dos.
Maya s’approcha, posa le bloc-notes souillé de produit chimique sur le capot de la patrouilleuse garée en double file, et fouilla avec précaution la poche latérale du gilet de Miller. Ses doigts en sortirent un trousseau de clés orné d’un médaillon en forme de trèfle et une petite télécommande rectangulaire en plastique noir.
« C’est celle-ci », dit Maya en montrant la télécommande. « Fréquence codée. Elle n’ouvre pas seulement le coffre de la voiture de patrouille, c’est le bip de la grille du dépôt de l’ancienne scierie désaffectée sur la route de la crique. C’est là-bas qu’ils stockent les fûts non répertoriés avant de les couler sous le béton des parkings. »
Miller cessa de se débattre. Son corps sembla se vider de son énergie, s’affaissant dans la poussière du caniveau. Ses yeux injectés de sang fixaient les rangers cirées de Marcus. « Tu ne sais pas dans quoi tu as mis les pieds, Marcus. Tu crois que c’est juste une affaire locale ? C’est le chef adjoint qui gère les contacts avec le promoteur. Tout le district est au courant. Les juges, les inspecteurs, le préfet de région… Vous ne sortirez jamais vivants de cette ville avec ces dossiers. »
« C’est pour ça que nous ne restons pas dans cette ville », répondit Marcus en relevant la femme d’un geste sec pour l’asseoir contre la roue avant de sa propre voiture.
Le bruit d’un moteur diesel lourd et grondant monta soudain du bout de la rue. Elmwood Terrace était un cul-de-sac en forme de raquette, fermé par un bosquet de chênes imposants. Une camionnette banalisée, vitres teintées, couleur gris anthracite, venait de tourner à l’angle à une vitesse totalement inadaptée à une zone résidentielle. Ses amortisseurs grinçaient sous le poids d’une cargaison inhabituelle.
Maya se redressa immédiatement, l’air redevenant instantanément lourd. « Ils sont en avance. La liaison radio n’a pas coupé par hasard ; quelqu’un surveillait la position GPS de Miller depuis le central. »
« Monte dans la voiture de Sarah », ordonna Marcus en jetant les clés de contact à Maya. « Démarre et prépare-toi à bloquer la trajectoire s’ils essaient d’éperonner. »
« Hors de question qu’on se sépare maintenant », rétorqua Maya en retirant son sac de camouflage. Elle en sortit un pistolet automatique compact, un Sig Sauer P365, dont elle arma la culasse d’un coup sec, sans la moindre hésitation. Le cliquetis mécanique résonna étrangement dans ce décor de banlieue paisible où le seul bruit habituel était le ronronnement d’une tondeuse à gazon. « Les types dans cette camionnette ne sont pas des flics municipaux. Ce sont les contractuels de sécurité privée engagés par la société de terrassement Valmont. Des mercenaires qui nettoient les chantiers sans laisser de traces. »