Sarah Miller n’avait pas seulement blanchi ; sa mâchoire s’était crispée avec une telle violence qu’un fin tremblement parcourait sa tempe droite. Son regard glissait sans cesse du matricule doré brillant sur la poitrine de Marcus aux yeux de Maya, calmes, d’une fixité de prédateur acculé qui sait où se trouve le piège.
« Une blague ? Tu te crois sur un plateau de tournage, Vance ? » La voix de Miller crachota comme une vieille radio de patrouille. Sa main droite, gantée de cuir fin, quitta le ceinturon pour frôler le boîtier de sa radio portable fixée à sa patte d’épaule. « L’Inspection générale va adorer ton numéro. Arrêter une collègue sur la voie publique pendant un contrôle de routine ? Tu as perdu l’esprit. Recule, ou je te signale pour insubordination et menace caractérisée. »
« Ce n’est pas un contrôle de routine, Miller », dit Marcus. Sa voix ne tremblait pas. C’était un son bas, presque doux, qui contrastait violemment avec les aboiements stridents de la femme. « C’est un harcèlement délibéré avec entrave illégale à une mission sous mandat judiciaire fédéral. Et tu le sais parfaitement. Tu n’es pas arrivée ici sur un appel de riverain. Tu surveillais la boîte aux lettres du numéro 42 depuis six heures quarante-cinq ce matin. »
Miller se figea. Le mot « fédéral » sembla percer la carapace d’arrogance qu’elle portait comme un gilet pare-balles. Mais la panique chez une policière de terrain s’exprime rarement par la soumission : elle explose sous forme de réflexes agressifs.
« Tu délires complet ! » cracha-t-elle en appuyant avec son pouce sur le bouton d’émission de sa radio. « Centrale, ici unité 14-Bêta, j’ai une situation 10-99 sur Elmwood. Confrontation physique avec un tiers récalcitrant et ingérence d’un officier hors service. J’exige une assistance immédiate, code trois. »
De la grille de son récepteur ne sortit aucun grésillement familier de confirmation. Pas de voix nasillarde de la régulatrice annonçant l’envoi d’unités de renfort. Rien d’autre qu’un souffle continu, étouffé, semblable à de la poussière tombant sur un micro.
Miller baissa les yeux vers le boîtier, incrédule. Elle réappuya, frappant presque le plastique avec rage. « Centrale ? Ici 14-Bêta, répondez ! »
« Tu n’as pas de liaison, Sarah », murmura Maya sans bouger d’un millimètre, son regard toujours ancré dans le petit œilleton de verre sombre de la sonnette Ring qui clignotait d’une lueur bleue intermittente sur le chambranle de la maison voisine. « Le brouilleur tactique installé dans ma mallette de relevé neutralise les fréquences locales de la police municipale sur un rayon de cent cinquante mètres. En revanche, le protocole de vidéosurveillance de ce pavillon n’utilise pas la bande VHF. Il est connecté à la fibre optique de la ville par une ligne sécurisée. Tout ce que tu as dit depuis la première seconde est déjà sauvegardé sur un serveur de district. »
La main de Sarah Miller descendit instinctivement vers la crosse de son pistolet Glock 17 de dotation, le mécanisme de retenue du holster de niveau 3 claquant sous la pression de son pouce. « C’est un guet-apens. »
« Si tu sors cette arme, Sarah, je devrai te neutraliser », déclara Marcus avec une froideur chirurgicale. Il ne dégaina pas, mais sa posture changea : son buste s’inclina imperceptiblement en avant, le centre de gravité bas, prêt à absorber un choc ou à briser une articulation. « Tu as juré de protéger les citoyens. Tu as fini par faire le guet pour des promoteurs véreux et une bande de fonctionnaires municipaux qui enterrent des rapports d’amiante sous des couches d’asphalte frais. C’est terminé. Les fondations du nouveau complexe commercial ont fissuré la nappe aquifère du quartier sud. Trois enfants sont hospitalisés pour empoisonnement aux solvants lourds, et c’est toi qui as intercepté les prélèvements de sol la semaine passée dans le coffre du géomètre municipal. »
« C’est faux ! » hurla Miller, mais un spasme trahit sa terreur. L’argumentaire était trop précis. On ne lançait pas de telles accusations à la volée sur un trottoir résidentiel sans avoir des dossiers étalés sur un bureau de procureur.
Dans le silence subit qui retomba, le rideau blanc du premier étage du numéro 44 s’écarta lentement. Un vieil homme en robe de chambre apparut derrière la vitre, une tasse à la main, observant la scène avec la curiosité craintive des gens qui payent très cher pour que ce genre de désordre n’arrive jamais devant chez eux.
« Marcus », intervint Maya d’un ton monocorde, « nous n’avons que sept minutes avant que la patrouille de secteur ne remarque le silence radio de l’unité 14. Ils enverront une voiture en reconnaissance par procédure standard. Il faut récupérer les clés du coffre de sa berline. »
L’évocation de son véhicule fit l’effet d’une décharge électrique à Miller. Elle fit un bond en arrière, posant les pieds sur la pelouse impeccablement tondue du pavillon adjacent. La terre humide s’enfonça sous ses rangers vernies. « Vous ne toucherez pas à ma voiture. Vous n’avez aucun mandat ! Vance, tu es flic, tu sais ce que vaut une saisie illégale devant un juge ! Tout sera annulé ! »
« Sauf en cas de flagrant délit pour dissimulation de preuves matérielles liées à un crime en cours », répondit Marcus en s’avançant méthodiquement vers elle. « Maya n’est pas seulement inspectrice des bâtiments municipaux, Sarah. Elle travaille pour la division des enquêtes financières de l’État depuis deux ans. Si elle est venue avec son presse-papiers et sa coupe militaire, c’était précisément pour te faire sortir du bois. On savait que ton informateur à l’urbanisme te préviendrait qu’un agent indépendant venait gratter les fondations du lot 12. Et tu n’as pas pu t’empêcher de venir intimider l’intruse. C’est ta méthode depuis dix ans. La terreur de proximité. Tu fais peur aux ouvriers, tu menaces les géomètres de contrôles fiscaux ou d’outrage à agent, et tout le monde regarde ailleurs. »