La nuit tomba sur la ville comme un linceul noir. Vers vingt-deux heures, les rafales de vent commencèrent à faire gémir les doubles vitrages de l’hôpital. La neige fondue s’écrasait en traînées visqueuses contre les carreaux de la chambre 412.
Dans le couloir, le silence des services hospitaliers nocturnes s’était installé. Seuls résonnaient les bruissements lointains des chariots et les sonneries étouffées des postes de soins.
À minuit passé de quarante minutes, une alarme incendie se déclencha soudain dans l’aile ouest du quatrième étage. Une sonnerie stridente, vrillant les tympans, accompagnée des éclairs stroboscopiques des signaux d’évacuation.
Claire se réveilla en sursaut, le cœur battant à tout rompre dans sa cage thoracique meurtrie.
Au dehors, des cris de panique s’élevèrent. L’un des agents de garde postés dans le couloir ouvrit la porte de la chambre, le talkie-walkie hurlant à sa ceinture :
« Mademoiselle, restez calme. Il y a un début d’incendie signalé dans le local à linge à l’autre bout du couloir. Mon collègue va vérifier. Je reste ici pour vous protéger. »
Mais une détonation sourde, semblable à l’éclatement d’une conduite de gaz, retentit dans l’escalier de service, suivie de cris d’infirmières.
« Merde ! » jura l’agent. « C’est au local électrique, il y a de la fumée qui arrive ! »
Le policier sortit la tête dans le couloir, arme au poing. Soudain, les néons du plafond clignotèrent trois fois avant de s’éteindre complètement. Le générateur de secours aurait dû prendre le relais en quelques secondes, mais un bruit de court-circuit déchira l’obscurité, et le bâtiment plongea dans un noir d’encre, troué seulement par les lueurs d’urgence rougeoyantes des blocs de sortie.
Un bruit étouffé, un gémissement sec se fit entendre juste devant le chambranle de la porte. L’agent de police s’effondra lourdement sur le lino, frappé à la base du crâne par un objet contondant.
Claire tenta de crier, mais sa gorge nouée ne laissa échapper qu’un hoquet d’effroi. Elle voulut atteindre le bouton d’appel d’urgence au mur, mais le courant était coupé ; l’interphone était mort.
Dans l’encadrement de la porte, découpée par la lueur rouge sang du panneau d’évacuation, une silhouette se dessina.
Une silhouette svelte, portant une blouse médicale blanche maculée de poussière grise et de suie. Les cheveux châtains étaient attachés en arrière, le visage émacié par la folie, les yeux brillants d’une rage maniaque.
C’était Tessa.
Elle tenait dans sa main droite un extincteur en acier lourd dont le socle était taché d’un sang sombre. Dans sa main gauche, une seringue en verre de gros calibre, prélevée dans les réserves de la pharmacie centrale du sous-sol qu’elle venait manifestement de piller après y avoir mis le feu.
« Tu pensais vraiment que c’était fini, Clairette ? » murmura Tessa en refermant lentement la porte derrière elle, poussant le verrou intérieur avec le talon de sa chaussure.
Le silence qui retomba dans la pièce était terrifiant, seulement ponctué par les gémissements du vent contre la vitre et le souffle rauque de Claire.
« Tessa… arrête… », supplia Claire, tentant désespérément de se redresser malgré la douleur insoutenable qui lui déchirait les côtes. « La police sait tout. Maman est arrêtée. Si tu fais ça, tu ne t’en sortiras jamais… »
Tessa éclata d’un rire sans joie, un rire suraigu, hystérique, qui résonna contre les murs nus de la chambre.
« Maman ? Cette vieille lâche s’est mise à pleurer dès qu’ils lui ont passé les menottes ! Elle a tout rejeté sur moi ! Elle a dit au procureur que c’était moi qui t’avais poussée, moi qui avais eu l’idée de falsifier les comptes ! Après tout ce que j’ai fait pour elle ! Tout ce que j’ai supporté pour être sa fille parfaite ! »
Tessa avança d’un pas lent, mesuré, contournant le pied du lit. Le métal de l’extincteur raclait contre les montants métalliques avec un crissement d’ongles sur un tableau noir.
« Mais c’est de ta faute, Claire. Tout a toujours été de ta faute. Si tu n’avais pas existé, papa nous aurait tout laissé. Si tu étais morte dans cet escalier comme tu aurais dû le faire, nous serions déjà en route pour l’Italie. Mais non. Il a fallu que tu t’accroches. Il a fallu que tu trouves cette sale infirmière fouineuse pour te plaindre ! »
Tessa posa l’extincteur sur le tabouret médical et tapota l’embout de la seringue avec un ongle ébréché. Le liquide transparent à l’intérieur formait une petite bulle d’air à la surface.
« Tu sais ce que c’est ? C’est du chlorure de potassium concentré. Deux ampoules volées dans le chariot de réanimation. Les médecins appellent ça l’injection silencieuse. Pas de traces suspectes à l’autopsie si le cœur est déjà affaibli par un traumatisme polytraumatique. Une simple complication post-opératoire. Une mort subite. Et quand ils me retrouveront, je serai loin. Avec ton passeport que j’ai récupéré dans le bureau, et le compte suisse de papa dont j’ai enfin déchiffré le code. »
Tessa bondit en avant avec la vivacité d’un fauve.
Elle immobilisa le bras valide de Claire en s’asseyant sur son bassin, écrasant de tout son poids les côtes fracturées de sa sœur. Claire poussa un hurlement de douleur pure, une plainte déchirante qui mourut dans sa gorge lorsque Tessa plaqua sa main gantée sur sa bouche.
« Tais-toi ! Tais-toi et meurs en silence, pour une fois dans ta pathétique existence ! » siffla Tessa, les veines du cou saillantes, approchant l’aiguille d’acier étincelante de la veine du pli du coude de Claire.
L’aiguille toucha la peau. La pointe perça l’épiderme. Une goutte de sang perla sur la peau diaphane.
Claire sentit la fin approcher. Cette mort froide, injuste, orchestrée dans l’ombre par ceux qui auraient dû la chérir. Mais au lieu de sombrer dans la résignation qui avait guidé toute sa jeunesse, quelque chose d’inédit, une étincelle de rage pure et d’instinct de vie forgée par les paroles d’Hélène, s’embrasa en elle.