Claire avait tenté de monter l’escalier avec les dossiers contre sa poitrine pour s’enfuir vers sa voiture. Mais Muriel était sortie de sa chambre, barrant l’accès au palier supérieur.
« Tu ne quitteras jamais cette maison avec ces papiers, Claire », avait dit la mère d’un ton glacial, presque clinique. « Tu n’es rien sans nous. Une pauvre fille instable. Qui croira une folle ? »
Tessa avait alors posé sa coupe sur la console d’entrée. Puis, avec une précision sadique, alors que Claire tentait de reculer, la cadette avait lancé sa jambe en avant, sa bottine heurtant violemment les reins de Claire.
La chute avait été atroce. Vingt-quatre marches de marbre dur. Les chocs successifs résonnant dans ses os : le craquement net de son péroné, l’explosion de douleur dans ses côtes, sa tête heurtant la rampe en fer forgé. Au pied de l’escalier, gisant dans son propre sang, Claire avait vu sa mère descendre lentement les marches, ramasser calmement les dossiers éparpillés sur le sol, puis attendre près de quarante-cinq minutes avant de composer le numéro des secours, laissant le temps à l’hypothermie et à l’hémorragie interne de faire leur œuvre.
« Elles voulaient que je meure », dit Claire au capitaine Da Silva, sa voix brisée par l’intensité du récit. « Elles ont attendu. Si les voisins n’avaient pas entendu mes hurlements et n’étaient pas venus frapper à la porte pour demander ce qui se passait, maman n’aurait jamais appelé le 15. Et hier… hier à l’hôpital, Tessa voulait achever ce qu’elle avait raté dans l’escalier. »
Le capitaine Da Silva prenait des notes à un rythme effréné. Sa mâchoire était crispée par la fureur contenue d’un policier qui avait trop souvent vu l’horreur humaine se draper dans les oripeaux de la respectabilité bourgeoise.
« Ces documents, Claire », demanda Da Silva en relevant la tête, « savez-vous où votre mère les a cachés après votre chute ? »
« Elle a dû les remettre dans le coffre du bureau. Mais elle ignore que j’avais pris mon téléphone avant de descendre. J’ai scanné trois pages clés et je les ai envoyées sur un serveur distant sécurisé dont elle ne soupçonne pas l’existence. »
Un mince sourire apparut sur le visage du policier.
« C’est tout ce dont j’avais besoin. Avec votre témoignage formel, l’expertise légale et ces documents, j’ai de quoi obtenir un mandat de perquisition immédiat du juge d’instruction, ainsi qu’un mandat d’arrêt. »
Hélène posa une tasse d’infusion chaude près de la jeune femme.
« Vous voyez, Claire ? Le vent tourne. Reposez-vous maintenant. Les agents postés devant votre porte ne laisseront entrer personne d’autre que moi et les médecins de garde assermentés. »
Trois jours passèrent. Des jours d’une intensité suspendue, où chaque heure semblait peser un siècle. Claire réapprenait lentement à respirer sans cette panique animale qui l’avait habitée depuis sa plus tendre enfance. Les hématomes commençaient à virer au jaune verdâtre sur sa peau pâle, et sous la surveillance attentive d’Hélène, elle réussit pour la première fois à faire quelques pas le long du lit, soutenue par une béquille et le bras solide de l’infirmière.
Mais le silence du camp adverse n’était pas un signe de reddition. C’était le silence lourd d’une bête acculée qui préparait une riposte désespérée.
Le lundi matin, l’orage éclata sur le plan judiciaire. Le capitaine Da Silva revint à l’hôpital, le visage sombre, les cernes marqués par des nuits de travail sans sommeil.
« Nous avons perquisitionné le manoir hier après-midi », expliqua-t-il à Claire après avoir fermé la porte de la chambre. « Nous avons trouvé les traces de sang nettoyées à la hâte au bas de l’escalier, confirmées par les réactifs de la police scientifique. Nous avons également saisi le disque dur de votre mère et des traces de ses recherches internet : elle consultait des pages sur la défaillance des moniteurs hospitaliers et les arrêts cardiaques provoqués par anoxie brève. »
« Alors elles sont en prison ? » demanda Claire avec un mélange d’espoir et d’angoisse.
Da Silva serra les poings dans ses poches.
« Votre mère a été placée en détention provisoire à la maison d’arrêt pour tentative de meurtre, subornation de témoin et complicité. Son avocat n’a pas réussi à bloquer le mandat de dépôt. En revanche… nous avons un problème majeur avec Tessa. »
Le cœur de Claire manqua un battement. Le moniteur, toujours branché, émit une brève alarme que Da Silva fit taire d’un geste d’excuse.
« Comment ça, un problème ? »
« Tessa n’était pas au manoir lors de la descente de police. Elle a vidé le compte courant d’urgence de la famille dans une agence bancaire du centre-ville une heure avant notre arrivée. Elle est en fuite. Son téléphone est coupé. Sa voiture a été retrouvée abandonnée près de la gare maritime, mais nous pensons qu’il s’agit d’un leurre. Nous avons lancé un avis de recherche national, mais elle bénéficie de complicités locales. Elle est aux abois, Claire. Et une personne narcissique acculée, dont toute l’illusion de vie parfaite s’effondre en quelques heures, est imprévisible et extrêmement dangereuse. »
Hélène, qui vérifiait la perfusion d’antalgiques, intervint, l’air déterminé :
« Elle ne pourra pas approcher cette chambre. Le service est bouclé, deux agents montent la garde au bout du couloir. »
« Je sais », répondit Da Silva. « Mais je veux que la sécurité soit renforcée cette nuit. Je vais demander une relève armée de la brigade de surveillance. »
Claire regarda par la fenêtre. Le ciel était bas, d’un gris d’encre annonçant une tempête de neige précoce. Une intuition sourde, glaciale, lui broyait l’estomac. Tessa n’était pas partie. Tessa ne s’enfuirait jamais en laissant derrière elle celle qu’elle considérait comme la source unique de sa ruine. Toute sa vie, Tessa avait fonctionné selon une logique perverse : si elle coulait, Claire devait couler avant elle.