Daniel posa le micro sur le pupitre. Il balaya l’assistance du regard, sans haine, mais avec une autorité nouvelle qui imposait un respect absolu.
— Le traiteur est payé. Le vin est frais. Je vous invite tous à vous restaurer et à profiter de cette belle journée d’été. Quant à moi, j’ai une entreprise à sauver et une plainte pénale à déposer. Merci à tous d’être venus.
Il descendit de l’estrade d’un pas ferme. Les invités, frappés de stupeur, s’écartèrent instinctivement pour nous laisser passer. Aucun murmure malveillant ne s’éleva ; la dignité glaciale avec laquelle Daniel avait géré cette catastrophe publique avait coupé court à tout commérage mesquin. Les masques étaient tombés en plein jour, sous les yeux de tous ceux qui comptaient dans la ville.
Nous prîmes ma vieille berline garée sur le parking des employés, laissant derrière nous le domaine viticole, les trois cents invités médusés et les deux coupables face à leur ruine morale.
Les semaines qui suivirent furent d’une brutalité sans nom, mais elles furent aussi le théâtre d’une renaissance.
Comme Marc l’avait prédit, le cabinet d’architecture paysagère fit face dès le mardi suivant à une tempête d’une violence inouïe. L’audit de la municipalité révéla immédiatement le gouffre financier creusé par Marc sur les comptes d’avances publiques. Mais contrairement à ce que mon fils redoutait, la justice et les institutions surent faire la part des choses.
Armé des enregistrements vidéo de la loge, des documents falsifiés récupérés dans l’enveloppe kraft et des relevés des transferts frauduleux effectués par Marc vers des comptes de courtage spéculatifs, Daniel alla lui-même se dénoncer auprès du procureur de la République. Sa transparence totale, son refus obstiné de se cacher et sa volonté de réparer le préjudice impressionnèrent les magistrats.
Marc Duval fut interpellé à l’aéroport de Roissy quarante-huit heures plus tard, alors qu’il tentait d’embarquer pour Dubaï avec ce qui lui restait de liquidités. Il fut mis en examen pour faux et usage de faux en écriture publique, abus de confiance aggravé et tentative d’escroquerie en bande organisée. L’enquête révéla qu’il n’en était pas à son coup d’essai et que plusieurs autres entrepreneurs locaux avaient été victimes de ses montages financiers douteux.
Quant à Jessica, sa réputation mondaine et professionnelle fut pulvérisée en quelques jours. Ses créanciers, apprenant l’annulation du mariage et l’échec de la captation d’héritage, s’abattirent sur son agence événementielle comme des vautours. La faillite personnelle fut prononcée à la fin de l’automne. Mais le coup le plus dur pour elle ne fut pas financier : elle fit l’objet d’une citation directe en justice pour tentative d’escroquerie au jugement et fausse dénonciation d’infraction ayant exposé autrui à des poursuites. Lors de sa convocation au commissariat, confrontée aux images de la caméra de sécurité où on l’entendait comploter et où on la voyait hurler toute seule devant le miroir avant d’appeler au secours, elle s’effondra complètement, incapable de soutenir le regard des enquêteurs.
Pendant ce temps, à la maison des Saules, nous nous battions pied à pied pour sauver ce qui pouvait l’être.
Daniel s’était installé dans son ancienne chambre d’adolescent. Les premiers temps, il ne dormait presque pas. Il passait ses nuits à éplucher les plans du parc municipal, à recalculer chaque poste de dépense, à chercher comment honorer le contrat de la ville sans les fonds volés par Marc.
Un soir de septembre, alors que la brume commençait à monter des sous-bois et que les premières feuilles d’or tombaient sur le perron, je montai lui porter une tasse de thé chaud. Il était assis devant une montagne de dossiers, la tête entre les mains, le regard perdu sur les dessins techniques de la grande serre municipale qu’il avait conçue.
— Je n’y arriverai pas, maman, murmura-t-il, la voix brisée par l’épuisement. La mairie me donne jusqu’au premier novembre pour commencer le terrassement. Sans garant bancaire, aucun fournisseur ne veut me livrer les poutres d’acier et les végétaux. La banque refuse de me suivre à cause de la procédure en cours contre la société. Tout ce que j’ai construit pendant dix ans est en train de mourir.
Je m’assis sur la chaise en face de lui. Je sortis de la poche de mon tablier un vieux livret d’épargne et un dossier d’assurance-vie poussiéreux, noué d’un ruban bleu.
— Regarde ça, Daniel.
Il fronça les sourcils, intrigué, et ouvrit le dossier.
— Qu’est-ce que c’est ?
— C’est l’assurance-vie que ton père m’avait laissée. Quand il est mort dans cet accident de chantier, il s’était arrangé pour que le capital soit bloqué jusqu’à ce que j’atteigne l’âge de la retraite, ou pour un cas de force majeure absolue touchant notre famille. Je n’y ai jamais touché. J’ai toujours vécu de ma petite pension comptable et des légumes du potager. Il y a là-dedans cent cinquante mille euros.
Daniel repoussa violemment le dossier, les larmes aux yeux.
— Hors de question ! Absolument hors de question, maman ! Jessica et Marc ont failli te voler ta maison, et toi tu veux me donner les économies de toute une vie de papa ? Pour éponger leurs bêtises ? Jamais ! Je préfère déposer le bilan demain matin !
Je posai ma main sur la sienne, fermement, avec cette autorité tranquille que seules les épreuves de la vie confèrent aux mères.
— Écoute-moi bien, mon fils. Ton père n’a pas travaillé toute sa vie pour laisser une ligne de chiffres sur un compte en banque. Il a travaillé pour nous. Pour que nous soyons libres. Pour que le nom de notre famille soit synonyme d’honneur et de courage. Si cet argent reste dans une banque pendant que ton rêve et ton honneur s’effondrent, il ne sert à rien d’autre qu’à nourrir des banquiers. Ce n’est pas un don que je te fais pour payer des dettes de voleurs. C’est un investissement dans ton talent. Tu vas refonder ton entreprise, seul cette fois. Tu vas engager ces ouvriers, tu vas planter ce parc, et tu vas leur montrer qui est Daniel Fontaine.