Marc resta muet. Ses yeux allaient de la porte close à la fenêtre qui donnait sur les jardins. Il était pris au piège.
Jessica ricana, un son sec et dénué de toute joie.
— Raconte-lui, Marc. Dis-lui pour tes investissements sur les plateformes offshore de cryptomonnaies. Dis-lui comment tu as flambé la trésorerie de votre boîte en pensant tripler la mise en quinze jours au printemps dernier. Quand l’audit de la ville a été annoncé pour mardi prochain, tu as paniqué. Tu es venu me trouver parce que tu savais que mon agence croulait sous vingt mille dollars de dettes de fournisseurs. Tu m’as dit : « J’ai une solution pour nous deux. La mère de Daniel a un patrimoine immobilier dormant sans aucune hypothèque. Daniel est aveuglément amoureux de toi, il signera n’importe quel contrat de mariage si tu lui dis que c’est pour protéger vos futurs enfants. »
Elle fit un pas vers Daniel, les larmes coulant cette fois pour de bon, mais il n’y avait plus aucune pitié dans le regard du jeune homme.
— Il a rédigé les faux lui-même, Daniel ! Il a utilisé les accès notariés de son cousin qui travaille dans l’étude notariale de la vallée. Il m’a promis que les deux cent vingt mille dollars serviraient à combler le trou de la boîte avant mardi, et que les vingt mille restants paieraient mes créanciers. Le plan était parfait… jusqu’à ce que ta mère vienne fouiller dans cette fichue loge !
— Je ne fouillais pas ! m’écriai-je, indignée. J’étais venue t’apporter le collier de perles de la grand-mère de Daniel ! La tradition familiale voulait que la mariée le porte ! Et c’est en ouvrant ce tiroir pour y déposer l’écrin que je t’ai vue paniquer et te jeter sur l’enveloppe !
Daniel porta les deux mains à sa tête, comme si son crâne allait exploser sous le poids de ces révélations en cascade. Tout s’effondrait autour de lui : la femme qu’il s’apprêtait à épouser, son ami d’enfance avec qui il avait bâti sa vie professionnelle, ses certitudes, sa dignité.
— Vous êtes des monstres, souffla-t-il. Tous les deux.
Marc comprit alors que la diplomatie et le mensonge ne lui serviraient plus à rien. Son masque de gendre idéal et de partenaire loyal se craquela complètement, laissant place à une rancœur amère et venimeuse.
— Des monstres ? cracha Marc avec mépris. Regarde-toi, Daniel ! L’artiste pur, l’homme intègre qui ne s’abaisse jamais à regarder les bilans comptables ! Qui s’est tapé toutes les démarches administratives depuis cinq ans ? Qui a couru après les clients pour qu’ils paient leurs factures pendant que tu dessinais tes jardins sur ta tablette ? J’ai fait une erreur financière, oui ! J’ai voulu nous enrichir plus vite ! Mais toi, tu vivais sur un nuage, prêt à épouser une fille superficielle qui ne s’intéressait qu’à ton statut et à ton carnet de chèques ! Vous aviez cette maison de famille qui dort depuis un demi-siècle sans rapporter un centime… Pourquoi ne pas l’utiliser pour nous sauver ?
— Parce que ce n’est pas à toi ! rugit Daniel en bondissant vers lui.
Il attrapa Marc par le revers de son costume sur mesure. Les deux hommes se heurtèrent lourdement contre la porte en chêne. Daniel levait le poing, ivre de rage, prêt à briser la mâchoire de celui qu’il considérait une heure plus tôt comme son propre frère.
— Daniel, non ! criai-je en me précipitant pour lui saisir le bras. Ne fais pas ça ! Pas ici, pas comme ça ! Ne te salis pas pour eux !
Mon contact physique le fit sursauter. Il baissa les yeux vers ma main posée sur sa manche. C’était la même main dont Jessica prétendait avoir été frappée. Daniel sembla soudain se souvenir de l’abjection dont j’avais été la cible quelques minutes auparavant. Ses doigts desserrèrent lentement le col de Marc. Il recula, la poitrine haletante, écœuré par son propre geste et par la proximité de cet homme.
— Dégage d’ici, Marc, dit Daniel d’une voix glaciale. Prends tes affaires et sors par la porte de service. Si tu es encore sur le domaine dans cinq minutes, j’appelle la police municipale et je préviens le procureur pour détournement de fonds publics et faux en écriture notariée.
Marc ajusta sa cravate d’un geste sec, tentant de sauver une contenance pathétique. Ses yeux brillaient d’une haine froide.
— Tu crois t’en sortir comme ça, Dan ? Sans moi, ta boîte coule mardi matin dès l’ouverture de l’audit. Tu seras ruiné avant la fin du mois.
— Je préfère être ruiné que complice d’un voleur, répliqua Daniel sans ciller. Sors.
Marc jeta un dernier regard circulaire dans la pièce, fixa Jessica avec une noirceur absolue — la promesse silencieuse de règlements de comptes judiciaires à venir —, puis tourna les talons et quitta la loge, faisant claquer la lourde porte derrière lui.
Il ne restait plus que nous trois.
Le silence retomba, plus pesant encore. Jessica s’était laissée glisser le long de la coiffeuse pour s’asseoir à même le tapis épais. Sa splendide traîne de mariée était froissée, souillée par les poussières du plancher. Elle pleurait désormais en silence, les épaules secouées de spasmes convulsifs.
— Daniel… murmura-t-elle sans oser lever la tête. Pardonne-moi… J’étais perdue. Je t’aimais vraiment…
Daniel s’approcha d’elle. Pendant un bref instant, je craignis qu’il ne fléchisse. Après tout, il avait aimé cette femme de tout son être pendant deux ans. Il l’avait mise sur un piédestal, fasciné par son éclat, son assurance mondaine, sa beauté éclatante.
Mais le regard que Daniel posa sur elle était vide. Une désillusion absolue avait balayé chaque trace de tendresse.
— Tu ne m’as jamais aimé, Jessica, dit-il d’un ton qui sonnait comme un couperet. Tu aimais ce que je représentais : un homme travailleur, docile, prêt à t’offrir la vie dont tu rêvais. Et pour combler tes erreurs et ton train de vie, tu as été prête à piéger ma propre mère. Tu as voulu la faire passer pour une folle violente devant trois cents personnes, pour qu’elle parte humiliée et que personne n’écoute ses avertissements.