Marc s’interrompit. Son regard venait de glisser sur le meuble, précisément sur la feuille que Daniel tenait encore à bout de bras.
Pendant une fraction de seconde — un instant si fugace qu’un œil distrait ne l’aurait jamais remarqué — l’expression de Marc changea. Ce ne fut pas de la surprise. Ce fut une lueur d’effroi pur, suivie immédiatement par un raidissement imperceptible de ses épaules.
Je n’avais jamais quitté Marc des yeux depuis qu’il était entré. Peut-être était-ce l’intuition d’une mère blessée, ou peut-être la paranoïa légitime que m’avait inspirée cette journée maudite. Mais j’avais vu.
Daniel, trop bouleversé, ne remarqua rien. Il tendit la feuille vers Marc.
— Regarde ça, Marc. Regarde ce que ma future femme préparait dans mon dos. Elle a essayé de faire expulser ma mère pour dissimuler cette monstruosité. Quelqu’un a contrefait mon nom et celui de ma famille pour contracter un prêt usuraire auprès d’une société financière privée. Regarde cette signature. Tu as déjà vu un truc pareil ?
Marc s’avança lentement. Il prit le papier avec une hésitation calculée. Ses doigts, remarquai-je, ne tremblaient pas, mais ils se serraient si fort contre le grammage épais de la feuille que les jointures de ses phalanges blanchissaient.
— C’est… c’est dément, parvint-il à articuler. Jessica, qu’est-ce que ça veut dire ?
Jessica leva les yeux vers lui. Et là, dans ce simple échange de regards, le masque tomba complètement.
Ce n’était pas le regard d’une femme prise en faute devant un ami de son fiancé. C’était le regard d’une complice acculée, suppliant son partenaire de la sauver, ou menaçant de l’entraîner dans sa chute.
— Dis-lui, Marc, chuchota-t-elle d’une voix brisée mais tranchante. Dis-lui que je n’avais pas le choix.
Le silence qui retomba sur la pièce fut assourdissant. Le son des violons dehors semblait désormais venir d’un autre monde, lointain et dérisoire.
Daniel recula d’un pas, heurtant le dossier d’un fauteuil crapaud. Il regarda Jessica, puis Marc.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il doit me dire ?
Marc déglutit difficilement. Il tenta de réajuster sa veste, esquissant une tentative désespérée de reprendre son rôle de médiateur bienveillant.
— Écoute, Dan… Ne t’emballe pas. Jessica est sous pression depuis des mois. On sait tous que son agence d’événementiel a eu des soucis de trésorerie l’hiver dernier. Elle m’en avait touché un mot, elle cherchait des investisseurs. J’ai essayé de l’aider à restructurer, mais je n’avais aucune idée qu’elle était allée aussi loin…
— Tu mens, coupa Jessica avec une férocité soudaine.
Elle se redressa, essuyant rageusement son visage du revers de sa main gantée de dentelle. La culpabilité faisait place à la rancœur brute, cette énergie désespérée de ceux qui savent qu’ils ont déjà tout perdu.
— Tu mens comme tu respires, Marc ! Ne me jette pas en pâture tout seul ! Qui m’a présenté ces créanciers de la société Altis Capital ? Qui m’a convaincue que Daniel accepterait sans broncher une fois que nous serions mariés sous le régime de la communauté universelle ?
Daniel paraissait incapable de respirer. Il porta une main à sa gorge, desserrant encore son col.
— Marc ? Toi ?
— Elle délire, Dan ! Elle essaie de m’entraîner avec elle parce qu’elle sait que son mariage est foutu ! cria Marc en jetant le document sur la table. Je n’ai rien à voir avec ça ! C’est toi mon frère, mon associé depuis dix ans ! Pourquoi ferais-je une chose pareille ?
C’est alors que mon regard revint sur la signature au bas de l’acte notarié. Cette boucle fermée. Ce trait oblique descendant, cassé net à quarante-cinq degrés.
Un souvenir, enfoui sous des années de paperasse anodine, me frappa comme un coup de massue.
Trois mois plus tôt, Daniel et Marc avaient remporté l’appel d’offres pour le réaménagement du parc municipal de la ville. Pour fêter l’événement, Daniel avait organisé un dîner à la maison des Saules. Marc était venu avec les contrats d’assurance professionnelle du cabinet. Je me souvenais l’avoir vu signer les formulaires au coin de la table de ma cuisine, avec son stylo plume à encre noire indélébile. Daniel, distrait par la cuisson du rôti, lui avait crié depuis le salon : « Signe pour nous deux sur les annexes techniques, Marc, tu as la délégation d’usage. »
Et Marc avait signé. De cette exacte même main. Avec cette boucle singulière que son ego d’architecte soignait particulièrement.
— Ce n’est pas une fausse signature improvisée, dis-je très calmement, avançant vers le centre de la pièce.
Les trois paires d’yeux se braquèrent sur moi.
— Ce n’est pas un faussaire anonyme qui a imité l’écriture de Daniel, continuai-je en désignant le paraphe du doigt. Daniel ne signe jamais en montant vers la droite. Daniel termine toujours ses signatures par un point franc, une habitude qu’il a prise de son père. Mais toi, Marc… c’est ta façon de signer. C’est toi qui as apposé cette signature sur l’acte de fiducie.
— Gloria, avec tout le respect que je vous dois, vous ne savez pas de quoi vous parlez ! aboya Marc, dont le visage virait désormais au pourpre. Vous êtes sous le choc parce qu’elle a voulu vous faire passer pour folle, mais ne commencez pas à mélanger tout le monde !
— Je ne mélange rien, Marc. Pourquoi ce virement devait-il intervenir dans les quarante-huit heures ? demandai-je, mon esprit d’ancienne comptable reprenant le dessus sur l’angoisse. Pourquoi cette urgence absolue ? Daniel m’a dit la semaine dernière que votre cabinet venait de recevoir une avance de fonds importante de la municipalité pour lancer les travaux du parc. Cet argent… il est où, Marc ?
Daniel tressaillit. Le soupçon, insidieux, venait d’atteindre le cœur même de sa vie professionnelle.
— Le compte bloqué du projet… murmura Daniel. Marc, l’avance de deux cent mille euros de la mairie… Tu m’as dit hier encore que les fonds étaient sous séquestre chez l’administrateur judiciaire en attendant l’approbation définitive des sols.