« Tu ne sortiras pas d’ici vivante ! » siffla Victoria, les traits déformés par une folie meurtrière.
James sauta les dernières marches et saisit Victoria par la taille, la tirant en arrière avec toute la vigueur dont il était capable. La violence du geste arracha une mèche de cheveux d’Emily, mais celle-ci parvint à déverrouiller le loquet. La lourde porte d’entrée s’ouvrit à la volée sur la lumière crue de l’après-midi texan.
« Cours chez les Reynolds en face ! » cria James, retenant Victoria qui se débattait comme une forcenée, lui assénant des coups de talons dans les tibias. « Appelle le shérif ! Dis-leur qu’il y a une femme armée et un complice en route ! »
Emily s’engouffra sur la pelouse tondue au millimètre, franchissant l’allée circulaire au moment même où un imposant 4×4 noir aux vitres teintées tournait brusquement à l’angle de la rue résidentielle, ses pneus crissant sur le bitume chauffé par le soleil.
Vance était arrivé.
Le véhicule freina sèchement en travers de l’allée, bloquant le passage vers la route principale. La portière du conducteur s’ouvrit avec fracas, laissant descendre un homme d’une quarantaine d’années, corpulent, coiffé d’une casquette sombre et portant un blouson de travail élimé. Ses yeux froids repérèrent immédiatement la jeune femme qui courait avec le baluchon d’enfants vers la propriété voisine.
« Vance ! Arrête-la ! » hurla Victoria depuis le seuil, réussissant à mordre cruellement la main de James pour briser son étreinte.
James lâcha prise sous la douleur fulgurante. Victoria tituba sur le perron, désignant Emily du doigt.
« Elle a les preuves et les gosses ! Ne la laisse pas atteindre la maison des voisins ! »
L’homme n’hésita pas une seconde. Il porta la main sous son blouson, prêt à dégainer une arme de poing dissimulée sous son aisselle. Mais Emily, dans un réflexe d’instinct maternel absolu, n’essaya pas de distancer l’homme sur le terrain découvert de la pelouse. Elle bifurqua brusquement vers la droite, plongeant derrière les massifs de lauriers-roses épais qui séparaient la propriété des Cole du garage attenant.
James se rua à l’extérieur. Il n’avait aucune arme, mais la vue de cet étranger s’apprêtant à abattre une jeune femme innocente et des nourrissons sans défense réveilla en lui une fureur ancestrale. Il fonça à travers les marches du perron et plaqua violemment l’homme au blouson par le flanc droit, l’entraînant au sol sur le gravier de l’allée.
L’impact fut brutal. L’arme de Vance s’échappa de ses doigts et glissa sous le châssis du 4×4. Les deux hommes roulèrent dans la poussière. Plus lourd et habitué aux affrontements physiques, Vance reprit rapidement l’avantage, assénant un coup de poing dévastateur dans les côtes de James, qui lui coupa le souffle.
« Espèce de sale bourgeois, tu n’as aucune idée de la merde dans laquelle ta femme s’est foutue », grogna l’homme en tentant de l’étrangler à deux mains.
James suffoquait. Les ténèbres commençaient à danser devant ses yeux tandis que les doigts épais de l’homme s’enfonçaient dans sa trachée. Au-dessus d’eux, sur les marches du perron, Victoria observait la scène sans faire un geste pour intervenir, son regard oscillant nerveusement entre le combat et la rue déserte du quartier huppé.
« Finis-en, Vance ! » cria-t-elle, la voix brisée par l’hystérie. « Récupère les gosses et dégageons d’ici ! »
À bout de forces, la main de James chercha désespérément un appui sur le sol rocailleux de l’allée. Ses doigts se refermèrent sur une lourde pierre d’ornement calcaire, utilisée pour border les parterres de fleurs. Rassemblant son ultime réserve d’énergie, il leva le bras et frappa de plein fouet la tempe de son agresseur.
Le choc fut sourd et sans appel. Les yeux de Vance se révulsèrent instantanément. La pression sur la gorge de James se relâcha, et la masse imposante de l’homme s’effondra lourdement sur sa poitrine.
Crachant et haletant avec douleur, James repoussa le corps inerte de Vance. Il rampa sur les genoux, se redressa avec difficulté en s’appuyant contre la carrosserie brûlante du 4×4, et plongea sous le véhicule pour récupérer l’arme abandonnée : un pistolet automatique semi-automatique lourd, froid et menaçant.
Lorsqu’il releva la tête, Victoria avait cessé de crier.
Elle se tenait immobile sur la dernière marche du perron. Son trench-coat était maculé de poussière, son chignon s’était défait, laissant pendre de longues mèches rousses le long de son visage livide. Le masque de respectabilité qu’elle avait entretenu avec une minutie maniaque tout au long de son existence venait de voler en éclats.
« James… » murmura-t-elle, esquissant un pas en arrière vers l’intérieur de la maison. Sa voix n’avait plus cette autorité glaciale ; elle n’était plus qu’un filet geignard, tremblant de terreur. « Ne fais pas ça. Nous pouvons encore nous arranger. Vance a de l’argent dans le coffre… Nous pouvons partir à l’étranger. Tous les deux. Avec les enfants. Nous recommencerons ailleurs. »
James avança lentement vers elle, tenant l’arme pointée vers le sol, mais son regard était devenu plus impitoyable que celui d’un juge.
« Il n’y a pas de nous, Victoria. Il n’y a jamais eu de nous. Tu as épousé mon nom de famille pour couvrir tes échecs et tu as assassiné la mère de ces bébés pour nourrir ton narcissisme. »
« Je ne l’ai pas tuée ! C’est Vance ! Il a paniqué quand elle a menacé d’aller voir les autorités ! » hurla-t-elle, cherchant désespérément à rejeter la faute sur le cadavre inconscient qui gisait dans l’allée. « C’était un accident ! Elle est tombée sur la route ! James, écoute-moi ! Je t’en supplie ! »
Un vrombissement lointain commença à enfler dans la tiédeur de l’après-midi. Le hurlement caractéristique des sirènes de police se répercutait contre les façades impeccables des villas de banlieue, approchant à vive allure.
Derrière le massif de lauriers-roses, la porte d’entrée de la maison des Reynolds s’ouvrit brutalement. Le vieux Robert Reynolds, un ancien juge à la retraite, apparut sur son perron, un fusil de chasse à la main, protégeant Emily qui tenait toujours les jumeaux contre elle, sanglotant de soulagement. Elle avait réussi à donner l’alerte.