La voix d’Emily n’était plus qu’un filet brisé, une supplication étouffée dans la pénombre des rideaux tirés.

« Ne l’appelez pas… Si vous appelez la police maintenant, elle détruira tout, et vous ne saurez jamais d’où viennent ces bébés. »

Au rez-de-chaussée, le claquement sec de la porte d’entrée retentit. Le bruit métallique d’un trousseau de clés jeté négligemment sur le guéridon de l’entrée fit sursauter James comme une décharge électrique. Victoria était revenue. Le claquement familier de ses talons sur le parquet de chêne massif s’arrêta au pied de l’escalier.

« James ? C’est ta voiture dans l’allée ? »

Le timbre de sa voix était d’un calme olympien, cette mélodie feutrée et impeccable qu’elle avait toujours arborée devant la haute société de Highland Park. Pendant sept ans, cette voix avait été le refuge de James, la promesse d’une harmonie inébranlable après des années de luttes financières et les deuils successifs de leurs tentatives infructueuses pour concevoir. À présent, cette même voix lui glaçait les vertèbres.

Emily serra les nourrissons contre elle, son regard écarquillé fixé sur l’embrasure de la porte. Ses lèvres gercées s’approchèrent de l’oreille de James.

« Les certificats… dans son secrétaire d’acajou. Ce ne sont pas des extraits de naissance de l’hôpital presbytérien. Ce sont des actes de cession. James, écoutez-moi : vous n’avez jamais été père. Et la femme qui a porté ces enfants est morte il y a trois jours. »

L’univers de James bascula dans un vide suffocant. Les marches de l’escalier craquèrent. Une, puis deux. Victoria montait, sans hâte, avec cette assurance royale qui n’appartenait qu’à elle.

« Reste là, ne fais aucun bruit », murmura James, les mains tremblantes alors qu’il achevait de dénouer le dernier lambeau de tissu qui retenait les chevilles d’Emily.

Il se redressa, lissa machinalement le revers de sa veste de costume pour masquer l’affolement de sa respiration, et sortit à pas feutrés sur le palier, refermant doucement la porte derrière lui.

Victoria atteignait le haut des marches. Elle portait un trench-coat beige parfaitement coupé, ses cheveux auburn relevés en un chignon strict, sans une mèche qui dépasse. En apercevant son mari, un sourire poli apparut sur ses lèvres, mais ses yeux gris, froids comme l’ardoise, balayèrent immédiatement le couloir.

« Tu es rentré tôt, mon chéri. Le conseil d’administration n’était-il pas censé durer jusqu’à dix-sept heures ? »

« Une simple formalité expédiée plus vite que prévu », répondit James, s’efforçant de maintenir une intonation neutre, bien que son cœur cognât furieusement contre ses côtes. « J’ai pensé que tu apprécierais un peu d’aide avec les petits. »

Victoria esquissa un pas vers la chambre d’amis. Sa main gantée de cuir souple se posa sur la poignée de porte.

« Emily s’en occupe à merveille. D’ailleurs, elle est en train de les faire dormir. Nous ne devrions pas la déranger. Viens en bas, je vais nous préparer un thé. »

La pression qu’elle exerçait sur la poignée trahissait une tension imperceptible pour quiconque ne l’avait pas côtoyée intimement pendant près d’une décennie. Ses phalanges blanchissaient sous le cuir. Elle savait qu’Emily était là, ligotée. Elle voulait simplement s’assurer que James ne verrait rien.

« En réalité », dit James en s’interposant avec une douceur feinte, posant sa main sur celle de sa femme, « j’ai entendu des pleurs il y a un instant. Je crois qu’Arthur a de la fièvre. Laisse-moi jeter un coup d’œil. »

Le visage de Victoria se figea. Le masque de l’épouse modèle se fissura instantanément, laissant place à une lueur acérée, prédatrice. Elle ne recula pas d’un millimètre.

« J’ai dit qu’ils dormaient, James. Depuis quand t’inquiètes-tu de l’horaire de leurs siestes ? Descends. Tout de suite. »

Cette autorité tranchante brisa le dernier vestige de déni chez James. Sans un mot de plus, il tourna brusquement la poignée et poussa la porte.

Le tableau apparut dans toute sa violence crue. Emily était assise sur le bord du matelas, les poignets ensanglantés, berçant les deux bébés emmaillotés dans ses bras endoloris. À la vue de Victoria, un sanglot étouffé s’échappa de la gorge de la jeune femme, qui se recroquevilla contre la tête de lit comme si elle s’attendait à recevoir un coup.

Victoria ne cria pas. Elle n’exprima ni panique ni regret. Elle poussa simplement un long soupir d’agacement, pareille à une maîtresse de maison contrariée par une maladresse domestique, puis referma la porte derrière elle pour les enfermer tous les quatre dans la pièce.

« Tu devais rester couchée, Emily », dit Victoria d’un ton glacial. « Tu as rendu cette situation inutilement compliquée. »

« Qu’est-ce que ça veut dire, Victoria ? » explosa James, la voix étranglée par une fureur sourde. « Tu as séquestré notre nourrice ? Tu as attaché cette fille avec des draps ? Es-tu devenue complètement folle ? »

Victoria le fixa avec un mépris teinté de pitié.

« Ne sois pas naïf, James. Tout ce que j’ai accompli au cours de ces neuf derniers mois, je l’ai fait pour nous. Pour notre nom. Pour ton héritage. Tu te complaisais dans tes regrets stériles, pleurant sur chaque fausse couche, incapable de concevoir que le monde des affaires et le regard de ton père nous auraient anéantis si nous n’avions pas d’héritiers avant tes quarante ans. »

« Ces enfants… » balbutia James, se remémorant les paroles d’Emily. « D’où viennent-ils ? Tu as passé deux mois dans cette clinique privée en Caroline du Nord. J’y suis allé. Je t’ai vue alitée, affaiblie… »

« Tu as vu ce que je voulais que tu voies », trancha-t-elle sans ciller. « Tu as vu des perfusions de vitamines et une femme qui feignait la fatigue maternelle. Tu n’as jamais posé de questions précises parce que la vérité t’aurait terrifié. Tu voulais des fils, James. Je t’ai offert une fille et un garçon. La transaction devait rester hermétique. Mais mademoiselle Davis ici présente a cru bon de fouiller dans mes affaires personnelles ce matin, alors qu’elle devait simplement nettoyer le bureau. »