« La petite a vu les dossiers, crétin ! » éructa Arthur en s’avançant vers la porte blindée. « Tu crois qu’elle va se taire ? Tu veux finir le reste de tes jours dans un pénitencier fédéral pour trafic d’enfant et complicité d’assassinat ? C’est elle ou nous, David. Fais ton choix maintenant ! »
Dans la pièce secrète, Winnie et Eleanor étaient prises au piège. La porte métallique ne fermait de l’intérieur qu’avec un simple verrou à targette, bien trop fragile pour résister aux coups de masse d’hommes adultes déterminés.
« Il y a le monte-charge », chuchota soudain Eleanor en désignant une petite trappe en bois vermoulu située au ras du sol, dans le coin le plus sombre de la pièce secrète. « Il servait autrefois à acheminer le charbon directement depuis le fond du jardin. Il monte jusqu’à l’ancien puits de ventilation derrière la serre. »
Winnie s’agenouilla immédiatement et tira de toutes ses forces sur l’anneau rouillé de la petite trappe. Le bois gémit, mais finit par s’ouvrir, révélant un conduit étroit et vertical, équipé d’une échelle métallique aux échelons rongés par la rouille.
« Toi d’abord, mamie ! » supplia Winnie.
« Non, mon enfant. Mes jambes ne me porteront jamais là-haut », répondit Eleanor avec une sérénité tragique qui fit monter les larmes aux yeux de la fillette. « Je ne ferais que te ralentir et nous serions rattrapées toutes les deux. Monte, Winnie. Sors d’ici et cours jusqu’à la maison du shérif Miller au bout du village. Montre-lui les papiers. Ne te retourne sous aucun prétexte. »
« Je ne te laisserai pas ! » sanglota Winnie, s’accrochant à la robe déchirée de la vieille femme.
« Tu dois le faire ! Pour Rebecca. Pour ta vraie mère. Pour toi ! » ordonna Eleanor avec une fermeté soudaine, poussant l’enfant vers le conduit sombre. « Fais-le, Winnie ! C’est le seul moyen d’abattre ces monstres ! »
Au même moment, un choc colossal ébranla la porte de la pièce secrète. Arthur venait de frapper le métal avec une masse d’acier. Le battant vibra sinistrement, et le chambranle commença à se fendre.
« Ouvrez cette maudite porte ! » vociféra Arthur de l’autre côté.
Winnie, la rage et la peur mêlées au fond de la gorge, glissa dans le conduit étroit. Elle empoigna les échelons de fer glacés et commença à grimper avec l’agilité du désespoir. Le conduit était exigu, tapissé de suie séculaire et de toiles d’araignées qui lui collaient au visage, mais elle ne ralentit pas son ascension. En dessous d’elle, un second coup de masse déchira l’air, suivi d’un craquement métallique définitif.
La porte venait de céder.
Winnie entendit les cris de rage d’Arthur résonner au fond du conduit : « Où est la gamine ? Où est-elle, vieille folle ? »
Un cri étouffé d’Eleanor lui parvint, puis le bruit d’une lutte brève. Mais la fillette ne s’arrêta pas. Poussée par un instinct de survie primitif, elle grimpa mètre après mètre, ses petites mains écorchées par la rouille, ses genoux heurtant les parois de pierre rugueuse.
Au bout de ce qui lui parut une éternité, sa tête heurta une grille métallique recouverte de feuilles mortes et de branchages. C’était la bouche d’aération du vieux puits de charbon, située à l’arrière de la serre en ruine, à l’orée des bois sombres qui bordaient la propriété des Hale. Winnie poussa la grille de toutes ses forces. La grille, bloquée par des années de débris végétaux, refusa d’abord de bouger. L’enfant s’arc-bouta, plaquant son dos contre la paroi opposée, et donna un violent coup de pied vers le haut.
Le métal rouillé céda dans un grincement strident. Winnie émergea dans l’air nocturne glacé, sous une pluie battante qui lui fouetta le visage et nettoya instantanément la suie qui couvrait ses joues.
Elle se hissa hors du puits et rampa dans la boue froide. Derrière elle, à travers les vitres brisées de la grande serre, elle aperçut des faisceaux lumineux s’agiter au rez-de-chaussée du manoir. Une fumée noire et âcre commençait déjà à s’échapper des soupiraux de la cave : Arthur avait mis sa menace à exécution et allumé l’incendie pour effacer toute trace de ses crimes.
« Winnie ! »
Une voix rauque retentit dans les buissons à quelques mètres d’elle. David Vance émergeait des fourrés, la lampe torche braquée droit sur elle. L’homme avait contourné le manoir par les allées extérieures pour lui couper toute retraite.
Winnie se releva d’un bond, son sac à dos solidement harnaché contre ses épaules, et s’élança à corps perdu dans la forêt d’épicéas.
« Arrête-toi, petite ! » cria David, le souffle court, ses pas lourds écrasant les branches mortes derrière elle. « Tu ne sais rien de cette histoire ! Tu ne sais pas ce que j’ai dû sacrifier pour que tu aies cette vie de princesse ! »
Les branches mouillées lui cinglaient les yeux et lui déchiraient les vêtements, mais Winnie ne ralentissait pas. Elle connaissait chaque recoin de cette forêt pour y avoir joué seule pendant des années, fuyant la froideur de son foyer. Elle savait exactement où se trouvaient les ravins traîtres et les tourbières boueuses.
David, aveuglé par sa lampe et alourdi par son ciré trempé, avançait à l’aveugle, brisant les taillis avec la fureur d’une bête traquée.
« Reviens ici ! » éructait-il, se rapprochant dangereusement. « Sans moi, tu serais morte dans un orphelinat miteux de Brooklyn ! C’est moi qui t’ai amenée ici ! Tu m’appartiens ! »
Winnie aperçut devant elle le ravin des Roches Rouges, une gorge abrupte de plusieurs mètres de profondeur traversée par un vieux tronc d’arbre mort que les enfants du village utilisaient parfois comme passerelle de fortune par beau temps. Sous la pluie diluvienne, le bois d’écorce était devenu glissant comme du savon.
Sans hésiter une seconde, l’enfant s’engagea sur le tronc. Avec l’équilibre précaire de la terreur, les bras écartés, elle franchit l’abîme d’un pas rapide et assuré, sautant sur la berge opposée juste au moment où David atteignait le bord du gouffre.