« Il ne pouvait pas la laisser parler », confirma Eleanor, dont les larmes creusaient des sillons clairs sur les joues noircies. « Rebecca avait découvert qu’Arthur avait déjà commencé à piller les avoirs de la famille. Elle allait tout révéler au grand jour. Il l’a assassinée de sang-froid pour sauver sa réputation et sa fortune. Et moi, quand j’ai commencé à poser des questions il y a trois semaines en trouvant une facture de mécanicien suspecte datée de la veille de l’accident… il m’a jetée dans le grenier comme un déchet. »
Winnie tourna fébrilement une autre page de la chemise grise. En dessous des rapports de police se trouvait un sous-dossier plus ancien, jauni par le temps, portant simplement son propre prénom : « WINNIE ».
Ses mains se mirent à trembler si violemment que les feuilles glissèrent sur le bureau. À l’intérieur se trouvaient des certificats de naissance, des dossiers médicaux d’une clinique privée de New York… et des documents d’adoption internationale caviardés.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda l’enfant, la voix brisée par un vertige existentiel soudain. « Pourquoi y a-t-il un acte d’adoption ? »
Eleanor pâlit encore davantage, si tant est que cela fût possible. Elle posa sa main sur celle de Winnie, son regard empli d’une compassion déchirante.
« Winnie… ma chérie… Rebecca n’a jamais pu avoir d’enfants après une maladie de jeunesse. Mais Arthur avait absolument besoin d’une descendance directe pour débloquer les clauses séculaires du trust institué par mon défunt grand-père. Selon les termes du testament familial, si Arthur n’avait pas d’héritier biologique à l’âge de trente-cinq ans, toute la fortune ancestrale devait être léguée à des fondations caritatives. »
« Mais alors… d’où est-ce que je viens ? » balbutia Winnie.
Eleanor désigna une vieille photographie noir et blanc glissée au fond du dossier.
Winnie prit le cliché entre ses doigts tremblants. La photo montrait une femme jeune, le visage épuisé mais d’une beauté saisissante, allongée sur un lit d’hôpital rudimentaire, berçant un nouveau-né emmailloté dans une couverture blanche. Au chevet du lit ne se trouvait pas Arthur.
L’homme qui se tenait debout à côté de la mère biologique, posant une main possessive et terrifiante sur son épaule, n’était autre que David Vance, le jardinier et majordome historique du domaine des Hale, celui-là même qui taillait les haies chaque matin, qui l’avait vue faire ses premiers pas, qui la regardait partir à l’école tous les jours avec ce regard étrange, vide et indéchiffrable.
Au dos de la photo, une écriture nerveuse et serrée traçait ces quelques lignes à l’encre bleue :
« Enfant née le 12 octobre à 03h15. Achetée à Sarah Vance par l’entremise de son frère David pour la somme convenue de cent mille dollars. La mère quitte l’État définitivement. David reste au manoir pour surveiller l’investissement et veiller à ce que l’enfant ne manque de rien jusqu’au déblocage complet des fonds. Aucun droit de visite. Secret absolu garanti sous peine de poursuites. »
Winnie eut l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds. Tout son monde, toute son identité venait de voler en éclats dans la poussière d’un sous-sol sordide. Elle n’était pas la fille de Rebecca. Elle n’était pas la fille d’Arthur. Elle n’était qu’une marchandise vivante, achetée pour contourner les clauses d’un testament millionnaire. Et l’homme qui l’avait surveillée depuis le tout premier jour de sa vie, qui se tenait toujours à quelques mètres d’elle dans les jardins du manoir, était son propre oncle, complice de cette mascarade monstrueuse.
Soudain, un bruit sourd résonna à l’étage supérieur.
Le claquement violent d’une porte d’entrée que l’on referme avec précipitation.
Des pas lourds et précipités résonnèrent sur le parquet de l’entrée, suivis de voix étouffées par la panique.
« Arthur ! Regarde le placard ! Le cadenas est forcé ! » hurla la voix perçante de Clara.
« C’est impossible ! » rugit Arthur en réponse, sa voix trahissant une fureur incontrôlable. « Elle était trop faible pour bouger ! Elle ne pouvait même pas atteindre la trappe ! »
« La gamine n’est pas dans son lit ! » cria Clara depuis le premier étage. « La petite a tout découvert ! Elles sont dans la maison, Arthur ! Si elles sortent d’ici, nous sommes finis ! La police découvrira tout ! »
Eleanor saisit Winnie par le bras avec une énergie désespérée. « Prends le classeur ! Prends les photos et le rapport de police ! Mets tout dans ton sac à dos, vite ! »
Winnie fourra précipitamment les documents et les photographies dans son petit sac, remontant la fermeture éclair d’un geste sec.
Dans l’escalier menant au sous-sol, des pas lourds commencèrent à descendre les marches de pierre deux par deux. Le faisceau d’une puissante torche électrique balaya les ténèbres de la cave.
« Eleanor ! Winnie ! Je sais que vous êtes en bas ! » cria la voix de fer d’Arthur, résonnant contre les voûtes de pierre. « Ne rendez pas les choses plus difficiles qu’elles ne le sont ! Vous n’avez nulle part où aller ! »
Accompagnant Arthur, une seconde silhouette massive apparut dans le halo de lumière. C’était David Vance. Dans sa main droite, il ne tenait pas un sécateur de jardinier, mais une lourde barre de fer. Ses yeux fixaient l’entrée du passage secret avec une détermination froide et féroce.
« David, bloque la sortie du soupirail extérieur », ordonna Arthur d’un ton sec, sans une once d’humanité. « Personne ne doit quitter cette cave vivant. Nous dirons qu’un incendie s’est déclaré à cause d’un court-circuit dans la vieille chaudière. Les poutres sont sèches comme de l’amadou. Le temps que les pompiers arrivent du village, il ne restera rien d’autre que des cendres. »
« Et la petite ? » demanda David, la voix sourde et sans émotion. « Tu avais promis qu’elle ne risquerait rien tant que les fonds n’étaient pas totalement débloqués par les avocats. »