Il fit rugir le moteur et vira de bord vers l’endroit où la bouée orange dérivait. Éléonore s’y tenait toujours, faible mais consciente. Lorsqu’elle vit l’embarcation légère fendre l’eau avec son époux aux commandes, un sanglot libérateur lui échappa.
Julien coupa les gaz en arrivant à sa hauteur. Il se pencha par-dessus le boudin pneumatique, passa ses bras solides sous les aisselles de la jeune femme et la hissa à bord avec une infinie délicatesse. Éléonore s’effondra contre son torse, tremblant de tous ses membres, serrant le tissu de sa chemise en lambeaux contre son visage.
« C’est fini, mon amour, » chuchota-t-il contre ses cheveux emmêlés de sel. « C’est fini. Je te tiens. Plus personne ne te fera de mal. »
Il jeta sur ses épaules une couverture thermique trouvée dans le coffre étanche de l’annexe, puis remit le cap vers Le Céleste, qui gisait désormais immobile et inoffensif sur l’eau d’huile.
Lorsqu’ils grimpèrent à nouveau sur le pont principal par l’échelle de poupe déployée, Victoria était toujours là, assise prostrée sur la banquette en cuir blanc, le visage décomposé, les yeux vides fixés sur le plancher de teck. Elle semblait avoir vieilli de vingt ans en l’espace de dix minutes. Le masque de marbre s’était effondré, ne laissant derrière lui qu’une coquille vide dévorée par la terreur des conséquences de ses actes.
Éléonore, soutenue par Julien, s’avança vers elle. Ses yeux brillaient non pas de haine, mais d’une dignité inébranlable que rien, pas même la mort imminente, n’avait pu entamer.
Victoria leva timidement les yeux, croisant le regard de la jeune mariée. « Vous… vous n’avez aucune preuve, » tenta-t-elle de murmurer d’un filet de voix brisé. « Ma parole contre la vôtre… Qui croira une orpheline et un fils aveuglé par la passion ? Les juges sont mes amis intimes… »
Julien esquissa un sourire amer, chargé d’une pitié glaciale.
« Regarde au-dessus de toi, Victoria, » dit-il.
La vieille femme leva lentement la tête. Nichée sous le radar du mât de navigation principal, une petite lentille noire scintillait, surmontée d’une diode verte clignotante.
« La caméra panoramique du pont supérieur, connectée directement au serveur satellite de l’armateur à terre, » expliqua Julien d’une voix dépourvue de toute émotion. « Elle enregistre en continu à trois cent soixante degrés avec transmission cloud en temps réel pour des raisons d’assurance maritime. Le choc, le coup de gaffe sur les mains d’Éléonore, la tentative de nous écraser avec les hélices… chaque seconde de ta folie est déjà archivée sur les serveurs de la compagnie à Marseille. Rien ne peut l’effacer. »
Le visage de Victoria devint livide, d’une pâleur cadavérique. Sa bouche s’ouvrit sans qu’aucun son n’en sorte. Son empire, sa réputation mondaine, son rang inattaquable dans la haute société… tout ce pour quoi elle avait été prête à commettre le pire des péchés venait de s’évaporer dans l’immensité de l’océan.
Julien se tourna vers la passerelle intérieure. Il descendit les quelques marches menant aux coursives privées. Dans le carré des officiers, le capitaine Marc et le second commençaient péniblement à émerger de leur sommeil lourd induit par les sédatifs, se frottant les tempes avec égarement face à l’alarme silencieuse du bord qui clignotait sur les consoles.
« Capitaine, » ordonna Julien d’un ton qui ne souffrait aucune réplique, « activez immédiatement la radio de détresse. Contactez la gendarmerie maritime et les garde-côtes. Nous avons une tentative d’homicide volontaire à bord. »
Le capitaine, voyant l’état d’Éléonore grelottante sous sa couverture de survie et les blessures béantes sur le corps de Julien, comprit instantanément la gravité du drame. Sans poser une seule question, il saisit le micro du canal 16 de la VHF.
« Pan-Pan, Pan-Pan, Pan-Pan. Ici yacht Le Céleste. Demandons assistance immédiate des autorités maritimes… »
Une heure plus tard, le vrombissement lourd et puissant des pales d’un hélicoptère de la gendarmerie nationale déchira le ciel azur. Deux vedettes rapides de surveillance côtière vinrent bientôt encercler le navire d’un ballet bleu et blanc écumant.
Des hommes armés et des officiers de police judiciaire montèrent à bord. Les menottes en acier claquèrent froidement autour des poignets manucurés de Victoria de Veyrac. Alors qu’on la guidait sans ménagement vers l’embarcation des forces de l’ordre sous le regard médusé de l’équipage, elle ne dit plus un mot. Elle baissait la tête, fuyant la lumière éclatante du soleil qu’elle avait espéré transformer en ténèbres pour les deux jeunes amants.
Sur le pont supérieur, enveloppés dans des plaids chauds, assis côte à côte sur un transat en regardant la vedette emmener la prisonnière vers la côte lointaine, Éléonore et Julien restaient silencieux.
Leurs mains s’étaient trouvées et s’enlaçaient avec une force désespérée, les doigts entremêlés, pansés et meurtris mais vivants. Le vent du large chassait doucement l’odeur du sel et de la peur, laissant place à la fraîcheur d’un après-midi nouveau.
La robe de mariée gisait désormais par des centaines de mètres de fond, perdue à jamais dans les abysses silencieux de la Méditerranée. Mais en regardant le visage apaisé de Julien, ses yeux où brillait une clarté nouvelle et affranchie de toute servitude familiale, Éléonore comprit que leur mariage venait seulement de commencer. Non pas dans le luxe superficiel d’une cérémonie bourgeoise orchestrée par la tyrannie, mais forgé dans l’eau, le sang et la vérité indélébile d’un amour plus profond que l’océan.