Avant qu’elle n’ait pu ajouter un mot, il lâcha la bouée et plongea en canard, disparaissant sous l’eau pour réapparaître vingt mètres plus loin, glissant silencieusement entre les creux des vagues, invisible depuis le poste de pilotage élevé du navire.

Éléonore ravala ses larmes et resserra ses bras autour de la bouée. Elle se laissa porter, feignant l’abandon et l’épuisement total, la tête penchée en avant. Son cœur battait si fort qu’elle l’entendait résonner dans ses tempes.

Le grondement sourd des moteurs s’intensifia. Victoria arrivait.

À travers ses cils mouillés, Éléonore voyait la masse blanche grossir à vue d’œil. À bord, Victoria se tenait bien droite, la main sur la commande des gaz, réduisant légèrement la cadence pour ajuster sa trajectoire fatale. La vieille femme souriait, un rictus de triomphe absolu plissant la peau tirée de ses pommettes. Pour elle, la bouée orange n’était plus qu’une cible dérisoire, un point d’impact final qui scellerait son règne incontesté sur la fortune familiale.

À trente mètres… Vingt mètres… Dix mètres.

L’onde de proue souleva violemment la bouée d’Éléonore, la repoussant sur le côté. Au même instant, alors que la coque massive glissait à vive allure à ras de la surface, une ombre surgit de l’écume sur le flanc tribord, juste en arrière du redan de coque.

Julien.

D’un bond phénoménal propulsé par la crête d’une vague, il tendit les deux bras et parvint à agripper le chandelier en inox qui bordait le pont inférieur. L’eau lui arracha un hurlement d’effort pur alors que la vitesse du bateau menaçait de lui déchirer les articulations. Pendant trois secondes interminables, son corps flotta à l’horizontale, tracté dans le bouillonnement blanc écumant à quelques centimètres seulement des lames rotatives sous-marines.

Serrant les dents jusqu’à les faire craquer, il ramena ses jambes sous lui, trouva un point d’appui sur la lèvre en caoutchouc du liston et se propulsa d’un coup de rein sur la plateforme arrière en teck.

Il était à bord.

L’eau ruisselait de ses vêtements déchirés. Il ne s’arrêta pas une seconde pour reprendre son souffle. Victoria venait de comprendre que la bouée était vide de tout corps déchiqueté : elle venait de passer à côté sans heurter d’obstacle solide. Poussant un juron étouffé, elle porta la main au levier pour inverser le sens de rotation des moteurs et recommencer.

Le bruit d’un pas mouillé et lourd sur le bois du pont la fit sursauter.

Elle se retourna vivement, abandonnant la barre. Face à elle, son fils se dressait comme une apparition spectrale revenue des abysses. Trempé, le torse zébré d’éraflures sanglantes causées par les coquillages de la coque, le regard incandescent d’une fureur sacrée, Julien s’avançait d’un pas lent et implacable.

« Toi… » souffla Victoria, son visage perdant soudain toute couleur, le masque aristocratique se fissurant pour révéler une panique animale. « Comment as-tu osé ? »

Elle chercha frénétiquement autour d’elle une arme, ses doigts griffus se refermant à nouveau sur le manche de la gaffe abandonnée près du fauteuil de pilotage. Elle la brandit, pointant la pique d’acier vers le cœur de son propre enfant.

« Reste où tu es ! » glapit-elle, sa voix autrefois mélodieuse muée en un sifflement hystérique. « Ne t’approche pas ! Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour notre nom ! Pour préserver ce que ton père a bâti ! Tu n’es qu’un ingrat, un faible séduit par une intrigante ! »

« Mon père te méprisait, » répliqua Julien d’une voix basse, sourde, qui semblait monter des profondeurs mêmes de l’océan. « Il m’a dit un jour que ton cœur était un désert de glace où rien de pur ne pouvait pousser. Je refusais de le croire. Je voulais voir en toi une mère. Mais tu n’es qu’un prédateur. »

Victoria esquissa une fente brutale vers l’avant, visant la gorge de Julien avec l’embout métallique.

Mais Julien n’était plus le jeune homme docile qui courbait l’échine devant ses caprices lors des conseils d’administration. Il avait frôlé la mort dans les glaces de l’abîme marin. D’un réflexe vif, il esquiva la pointe sur sa droite. Son avant-bras bloqua le manche de bois, et dans le même mouvement fluide, il saisit la hampe, tordit le poignet de sa mère avec une fermeté implacable et lui arracha l’objet des mains.

D’un geste sec, il projeta la gaffe par-dessus bord. L’outil s’enfonça dans la mer avec un clapotis dérisoire.

Désarmée, Victoria recula contre la console de pilotage, le souffle court, ses yeux fixant son fils avec une horreur grandissante. Pour la première fois de son existence d’intrigante souveraine, elle mesurait son impuissance absolue.

« Julien… écoute-moi, » balbutia-t-elle, tentant pathétiquement de reprendre son timbre mielleux, ses mains tremblantes lissant nerveusement son tailleur détrempé par les embruns. « C’était… c’était un égarement. Une seconde de folie. La peur de te perdre, de voir la famille sombrer… Tu sais combien je t’aime, mon fils unique… Pardonne-moi. Nous allons tout arranger. Nous dirons qu’il s’agissait d’un tragique accident… »

Julien s’arrêta à quelques centimètres d’elle. Il ne leva pas la main sur elle. Il ne hurla pas. Son dégoût était trop profond, trop absolu pour la violence physique.

« Tais-toi, » dit-il simplement.

Il tendit le bras vers la console et tira brutalement les coupe-circuits généraux. Les deux puissants moteurs diesel s’éteignirent instantanément, plongeant le yacht dans un silence soudain, seulement troublé par le souffle du vent et le clapotis de l’eau contre la coque.

Sans accorder un regard de plus à la femme qui l’avait mis au monde, Julien pressa le commutateur de déploiement de l’échelle hydraulique tribord, puis actionna le treuil de secours du petit canot pneumatique à coque rigide suspendu au tableau arrière. En moins de trente secondes, l’annexe heurta la surface de l’eau.

Julien se laissa glisser le long des filins, sauta à bord de l’annexe et lança le moteur hors-bord d’un coup de lanceur vigoureux.