Les hélices géantes du yacht se mirent à tourner avec un grondement terrifiant. L’eau bouillonna en d’immenses remous blanchâtres. Le navire entama un virage lent, sa proue massive fendant les vagues pour revenir dans leur direction.
« Elle veut nous passer dessus, » souffla Éléonore dans un délire de panique.
Julien savait qu’elle avait raison. À la merci des turbines, ils seraient déchiquetés en quelques secondes sans laisser la moindre trace suspecte sur leurs cadavres; l’autopsie conclurait à un accident nautique ordinaire.
Une colère sauvage, primitive, embrasa les veines de Julien. L’amour qu’il portait à Éléonore et la répulsion absolue pour la génitrice monstrueuse qui les traquait décuplèrent ses forces. « Éléonore, écoute-moi ! » cria-t-il en secouant doucement son visage blême. « Enlève cette robe ! Tu dois t’en débarrasser tout de suite, sinon elle va nous noyer ! »
Ses mains engourdies tâtonnèrent dans son dos. Trouvant la longue fermeture éclair invisible dissimulée sous des boutons de nacre, il tira de toutes ses forces. La soie se fendit, les coutures cédèrent sous la pression. Éléonore, puisant dans un reste d’instinct de survie, se tortilla pour s’extraire de l’armature de baleines et de satin lourd. La robe blanche, libérée, flotta un instant comme une méduse spectrale avant de s’enfoncer lentement dans le bleu abyssal.
Plus légère, vêtue seulement de son jupon de soie fine, la jeune femme parvint à maintenir sa tête hors de l’eau avec moins d’effort.
Le monstre d’acier approchait. L’étrave tranchante du yacht avançait à trois nœuds, créant une vague d’écume qui menaçait de les engloutir. Victoria se tenait au poste de pilotage extérieur, le visage impassible derrière de grandes lunettes de soleil noires qu’elle venait d’enfiler, comme pour assister à une simple régate estivale.
« Plonge ! » hurla Julien en saisissant le poignet d’Éléonore. « Plonge aussi profond que tu peux ! »
Ils prirent une grande bouffée d’air avant de s’immerger ensemble. Sous l’eau, le vrombissement des moteurs était assourdissant, une vibration caverneuse qui faisait résonner leurs cages thoraciques. Ils palmèrent vers le bas, vers le fond obscur, fuyant les hélices tranchantes qui lacéraient la surface à peine un mètre au-dessus d’eux. Le remous provoqué par le déplacement des dizaines de tonnes d’acier les fit tournoyer violemment, aspirant leurs corps dans un tourbillon furieux.
Julien serrait la main d’Éléonore comme si sa vie en dépendait. Si leurs doigts se séparaient dans cette obscurité tourmentée, ils ne se retrouveraient jamais. Ses poumons réclamaient de l’air avec une violence intolérable. L’obscurité commençait à border son champ de vision. Quand les remous faiblirent enfin, indiquant que la poupe du bateau venait de passer, il battit des jambes de toutes ses forces restantes pour remonter vers la surface.
Ils crevèrent la pellicule d’eau en haletant, crachant des flots de bile et d’amertume.
Le yacht les avait manqués de peu, mais il décrivait déjà un large arc de cercle pour un second passage. Victoria ne comptait pas abandonner. Cependant, la manœuvre d’un navire de quarante mètres prenait du temps, surtout pour une femme qui ne maîtrisait pas parfaitement les inversions d’arbres d’hélice à faible vitesse.
Julien balaya l’horizon d’un regard fiévreux. À une cinquantaine de mètres de là, flottant passivement au gré du courant, se trouvait une bouée de sauvetage circulaire orange vif, sans doute tombée d’un balcon latéral lors du premier heurt ou larguée automatiquement par un système de sécurité. Juste à côté, un coffre d’amarrage étanche flottait à la dérive.
« Là-bas ! » cria Julien. « Nage, Éléonore ! Ne te retourne pas, regarde seulement la bouée ! »
Chaque battement de bras était une agonie. Leurs muscles brûlaient, leurs gorges étaient en feu, râpées par le sel marin. Mais la perspective d’une mort atroce sous la coque du bateau leur insufflait une adrénaline surhumaine. Éléonore atteignit la bouée la première. Elle y glissa ses bras tremblants, son torse reposant enfin sur le boudin gonflé de mousse compacte. Julien la rejoignit une seconde plus tard, s’accrochant aux filins extérieurs, le regard braqué sur le navire qui terminait sa rotation.
« Qu’est-ce qu’on va faire ? » sanglota-t-elle. « Julien, elle ne s’arrêtera pas. Elle reviendra encore et encore jusqu’à ce qu’on meure. »
Julien fixa le yacht avec une intensité féroce. La douleur dans son poignet blessé avait fait place à une lucidité glacée. Il connaissait ce bateau. Il l’avait vu construire sur les chantiers de La Ciotat. Son père, avant de mourir et de laisser Victoria régner en tyran sur la famille, lui avait enseigné chaque recoin, chaque vanne, chaque faille de ce colosse des mers.
« Elle fait une erreur, » murmura Julien d’une voix rauque. « En manoeuvrant seule depuis le pont supérieur sans ajuster les trimmers de stabilisation, elle laisse le tableau arrière trop bas sur l’eau quand elle réduit l’allure pour nous viser. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Elle doit ralentir pour nous repérer et ne pas rater son coup. Quand le bateau ralentit pour entamer sa passe d’impact, le sillage arrière s’abaisse et la plateforme de baignade s’immerge de quelques centimètres. Si elle s’approche assez près de nous en pensant nous écraser… je peux monter à bord par l’angle mort tribord. »
« Non ! » s’écria Éléonore, le saisissant par les épaules. « C’est du suicide ! Si tu rates ton coup, les hélices vont te déchiqueter ! »
« Si je ne le fais pas, nous mourrons tous les deux de toute façon, » répondit-il en plongeant ses yeux gris dans les siens. « Écoute-moi. Tu restes accrochée à cette bouée. Garde la tête basse. Je vais nager en biais, hors de son champ de vision direct. Elle aura les yeux fixés sur la bouée orange. Elle croira que nous sommes tous les deux là. »
« Julien, s’il te plaît… »
Il posa ses lèvres froides et salées sur le front de sa femme. « Je t’ai promis fidélité et protection pour le reste de mes jours ce matin même devant l’autel. Je ne laisserai personne effacer cette promesse. Personne. Même pas elle. »