Mais le temps manquait cruellement. En haut, les autres gardes s’apprêtaient à descendre en masse.
« La dernière pierre, vite ! » cria Elianor en retenant son frère par la brigandine.
Varen se retourna vers la voûte. D’un geste fluide, guidé par une détermination farouche, il frappa le centre névralgique du bloc fissuré.
Le calcaire éclata en poussière blanche.
Un gémissement monumental s’éleva des entrailles du pont. La travée centrale commença à se gondoler sous les yeux des cavaliers restés sur le tablier. Pris de panique, les gardes tentèrent de faire demi-tour, mais il était trop tard. L’équilibre séculaire calculé par Eliott Marval venait de se rompre définitivement.
Dans un vacarme assourdissant de roches broyées et de poutres déchiquetées, les deux tiers du pont des Loups s’effondrèrent dans le ravin, emportant dans leur chute les mercenaires d’Auremont et scellant à jamais le seul passage menant au village de Haut-Givre.
Suspendus à une vieille chaîne de fer ancrée dans la falaise opposée, Varen et Elianor restèrent suspendus au-dessus du vide, haletants, tandis que la poussière de pierre retombait lentement sur l’abîme redevenu silencieux.
D’un effort commun, s’entraidant pas à pas, ils parvinrent à hisser leurs corps meurtris sur la rive nord, du côté des terres libres.
Le jour commençait tout juste à poindre à l’horizon, teintant les crêtes enneigées d’un rose pâle et froid. Le blizzard s’était tu, laissant place à une clarté limpide qui illuminait les forêts infinies s’étendant vers le nord.
À quelques dizaines de mètres de là, l’entrée d’une vieille mine de sel désaffectée laissait filtrer une faible lueur. La vieille Martha se tenait sur le seuil, entourée des quelques villageois sains et saufs. En voyant émerger les deux silhouettes ensanglantées mais vivantes, les larmes coulèrent librement sur les joues ridées de la vieille femme.
Varen s’arrêta. Il détacha la cape noire du Régent qui pesait encore sur ses épaules et la laissa tomber dans la neige immaculée. Il contempla ses mains : elles étaient noircies par la poudre, écorchées par la roche, mais pour la première fois de sa vie, elles n’étaient plus les instruments aveugles d’un tyran.
Elianor s’approcha de lui et lui tendit le vieux marteau de frêne, nettoyé des traces de sang et de cendre.
« Qu’allons-nous faire maintenant ? demanda Varen, la voix encore troublée par l’immensité du chemin qui s’ouvrait devant lui. Auremont finira par apprendre notre survie. Il enverra d’autres hommes. »
Elianor prit une profonde inspiration d’air pur du matin et posa son regard sur le parchemin extrait du manche, qu’elle tenait fermement dans son poing.
« Nous n’allons plus fuir, répondit-elle d’un ton résolu. Ce parchemin ne contient pas seulement des plans de défense. Il contient l’acte de trahison d’Auremont signé de sa propre main, prouvant qu’il a assassiné le roi légitime pour s’emparer de la couronne. Nous partons pour la capitale libre de Sol-Vane. Nous allons remettre ces preuves au grand conseil. »
Elle posa sa main sur l’épaule de son frère et esquissa un faible sourire, le premier depuis des années d’exil.
« Notre père a bâti les murailles de ce royaume pour protéger son peuple, Varen. Il est temps pour nous de reconstruire ce qui a été abattu. Mais cette fois-ci, nous le ferons ensemble. »
Varen passa les doigts sur les initiales « E.M. », gravées à jamais dans le bois d’arbre noble. Elles ne représentaient plus un mystère angoissant ni le souvenir d’un deuil insurmontable. Elles étaient le serment silencieux d’une lignée qui refusait de mourir, le symbole d’une justice retrouvée au bord d’un gouffre de glace.
Glissant le marteau à sa ceinture, il hocha la tête, épaula sa sœur blessée pour la soutenir dans sa marche, et ensemble, ils franchirent le col vers leur destin, sous la lumière d’un soleil nouveau qui se levait enfin sur les monts enneigés.