L’intérieur sentait la résine séchée, la cendre froide et la farine grossière. Au centre de la pièce, une table de pin massif supportait une lampe à huile dont la mèche vacillante projetait des ombres dansantes sur les murs de torchis.

La vieille femme, que le village appelait autrefois la mère Martha, posa le marteau au centre exact de la table. La lumière jaune dorait les creux des deux lettres gravées.

« Regarde-le bien, Varen, reprit Martha en s’asseyant lourdement sur un banc d’osier. Quand tu avais sept ans et ta sœur neuf, ton père m’a confié cet outil la veille de la grande purge de Val-Doré. J’étais la gouvernante des lieux, la seule qui connaissait les passages secrets sous la crypte. Eliott savait que le duc d’Auremont convoitait les plans des bastions du royaume et les réserves d’or confiées à notre corporation. Il savait que le duc viendrait la nuit venue avec ses mercenaires masqués. »

« Mensonge ! cracha Varen, la voix tremblante de colère refoulée. Le duc d’Auremont m’a recueilli parmi les ruines fumantes ! Il m’a dit qu’une bande de pillards rebelles avait égorgé ma famille et qu’il avait chassé les coupables. Il m’a élevé comme son propre capitaine, m’a donné un titre, une épée, une raison de vivre ! »

« Il t’a donné une laisse et un collier de fer, riposta froidement Elianor. Regarde ta propre cicatrice sur ton poignet gauche, celle que tu caches toujours sous ta manche de cuir. Qui t’a fait cela ? Est-ce un pillard, ou est-ce la dague d’Auremont lui-même quand il a tenté de t’arracher des bras de notre mère ? »

Varen tressaillit. Inconsciemment, ses doigts vinrent presser son avant-bras gauche. Ce souvenir le hantait chaque nuit : l’odeur de la suie, les cris déchirants d’une femme, et cette dague ornée d’un serpent d’argent qui s’abattait dans la pénombre. Une dague identique à celle que le Régent portait toujours à sa ceinture lors des conseils de guerre.

« Cette nuit-là, continua Elianor en s’approchant de la table, notre père ne s’est pas contenté de mourir en héros. Il a compris qu’Auremont cherchait la clef des coffres royaux dissimulés dans les fondations mêmes de la citadelle. Une clef qui ne pouvait être fabriquée en métal ordinaire, car elle devait résister au feu et aux acides des fosses de garde. Cette clef n’est pas un bijou précieux. C’est une pièce de structure. »

D’un mouvement délibéré, Elianor saisit le marteau « E.M. ». Avec la lame de son couteau, elle fit sauter une fine cheville de cuivre masquée sous la calotte d’acier de la tête du marteau. Un léger déclic se fit entendre. Le métal coulissa d’un tiers de pouce, révélant une tige creuse à l’intérieur du manche, dans laquelle était glissé un rouleau de parchemin traité à la cire et un mince poinçon d’argent marqué du sceau d’Eliott Marval.

Varen écarquilla les yeux. Son cœur battait contre ses côtes avec la violence d’un bélier.

« Notre père avait prévu sa fin, dit doucement Elianor. Martha m’a emmenée à travers les égouts tandis qu’elle fuyait de son côté avec le marteau pour diviser les pistes. Nous nous sommes perdues pendant vingt ans. J’ai grandi dans la clandestinité, apprenant le métier des charpentiers et des bâtisseurs de tours pour comprendre l’héritage de notre famille. J’ai parcouru le pays pour retrouver Martha, et quand j’ai enfin su qu’elle se cachait ici, j’ai aussi appris qu’Auremont envoyait son exécuteur le plus impitoyable pour brûler le village et effacer les dernières traces du passé. »

Elle leva les yeux vers son frère, son regard ambré brillant d’une compassion mêlée d’un défi sans concession.

« Cet exécuteur, c’était toi, Varen. Auremont t’a envoyé détruire ta propre chair pour sceller son trône de boue et de trahison. »

Un silence absolu tomba sur la petite pièce, troublé seulement par le crépitement de la tourbe et le vent furieux qui cognait contre les volets. Varen fixa le poinçon d’argent, puis le visage d’Elianor. Les traits de cette femme étaient le miroir fidèle de ceux de sa mère, tels qu’il les entrevoyait parfois dans ses songes les plus douloureux. La cicatrice sur sa joue, il se la rappelait maintenant : elle avait tenté de le protéger sous une table renversée alors que les poutres s’écroulaient autour d’eux.

« Non… » gémit-il, tombant à genoux sur les dalles glacées de la masure, ses mains d’acier couvrant son visage. « Toutes ces années… Toutes ces batailles menées pour sa gloire… J’ai versé le sang des innocents en croyant laver l’honneur de ma maison… »

« Tu n’étais qu’un enfant brisé, murmura la vieille Martha en posant sa main décharnée sur l’épaule bardée de fer du colosse. Mais l’enfant est devenu un homme armé. La question n’est plus de savoir qui tu as servi hier, mais qui tu choisiras d’être demain matin, quand les lieutenants d’Auremont arriveront. »

Varen releva vivement la tête.

« Que dis-tu ? Les lieutenants ? »

« Tu ne croyais tout de même pas qu’Auremont te faisait entièrement confiance pour une mission aussi délicate ? » intervint Elianor d’une voix pressante. « Regarde par la lucarne est. »

Le chevalier se releva d’un bond et écarta légèrement le panneau de bois. Au loin, au creux du col enneigé, une dizaine de torches brillaient déjà à travers la brume du crépuscule. La garde prétorienne du Régent, menée par le sénéchal Korgan, un tortionnaire notoire réputé pour ne jamais laisser de survivants derrière lui.

« Ils sont venus vérifier que le travail est fait, comprit Varen, ses mâchoires serrées au point de faire craquer ses dents. Si je t’épargnais, ils avaient ordre d’abattre tout le monde et de fouiller les cadavres jusqu’à trouver le marteau. »

« Nous ne pouvons pas fuir par la vallée, dit Elianor. Les chevaux ne passeront jamais les congères du défilé nord. Mais ce hameau a été bâti par notre grand-oncle au siècle dernier. Les fondations reposent sur une série d’anciennes carrières de craie. Il existe un réseau de galeries qui mène directement au-delà de la frontière ducale. Pour bloquer la poursuite, il faut faire s’effondrer le pont de pierre qui enjambe le ravin des Loups. »