« C’est un pont de trois arches renforcées, objecta Varen par réflexe de stratège. Il faudrait une journée entière à une équipe de sapeurs pour en venir à bout. »

« Pas si l’on sait exactement quelle pierre retirer, sourit amèrement la sœur en désignant le marteau. Notre père a laissé les épures complètes du pont dans le manche. La clef de voûte centrale n’est maintenue que par trois clavettes de calcaire tendre prévues pour être rompues en cas d’invasion. Trois coups frappés avec la bonne force au bon endroit, et l’ouvrage entier plonge dans le gouffre. »

Varen ramassa le marteau avec un respect nouveau, presque craintif. Le poids de l’outil semblait s’accorder miraculeusement avec la paume de sa main, comme si sa main d’adulte retrouvait enfin le prolongement naturel de son enfance arrachée.

« Prends les villageois et Martha, ordonna-t-il, reprenant le ton d’autorité qui avait fait de lui le commandant le plus craint des Marches de l’Ouest. Conduis-les dans les carrières. Je vais retenir Korgan sur le pont. »

« Tu ne feras rien tout seul, rétorqua Elianor en ceignant son couteau et en empoignant une hache de charpentier. Tu es peut-être un bretteur d’élite, mais tu ne connais rien à la dynamique des pierres qui s’écroulent sous la charge. Nous irons ensemble. Nous avons commencé cette vie ensemble, nous ferons face ensemble. »

Martha leur tendit à chacun un morceau d’étoffe sombre pour masquer leurs traits contre le blizzard qui redoublait.

« Que les âmes d’Eliott et de votre mère vous guident sur cet abîme, mes enfants, murmura-t-elle en traçant une croix de suie sur leurs fronts. Allez. Je rassemble les familles et je verrouille la galerie derrière nous. »

Sortant dans la nuit glaciale, le frère et la sœur se glissèrent d’ombre en ombre à travers les ruelles désertes. Le vent soufflait en bourrasques violentes, projetant des aiguilles de glace contre leurs visages. À moins de trois cents toises, les cavaliers de Korgan venaient d’atteindre l’entrée sud du village, leurs torches projetant des lueurs rougeoyantes et menaçantes sur les murs de chaux.

Varen et Elianor dévalèrent le sentier escarpé menant au pont des Loups. L’ouvrage était sinistre : une arche étroite jetée au-dessus d’un précipice vertigineux où bouillonnait, cent mètres plus bas, un torrent déchaîné entre les rochers acérés.

« Sous la deuxième pile ! cria Elianor par-dessus le hurlement du vent. L’accès se fait par la corniche inférieure ! »

Se laissant glisser le long d’une corde de chanvre fixée à un parapet, ils atterrirent sur une étroite plate-forme de maçonnerie, fouettée par les embruns glacés du gouffre. Dans la pénombre, Elianor balaya la givre de sa manche pour examiner la disposition des assises de pierre.

« Là ! Les voilà ! »

Elle pointa du doigt trois blocs trapézoïdaux marqués d’une fine entaille en forme de compas.

« Si nous brisons les deux premières, la poussée latérale fera éclater la troisième sous le poids des cavaliers. Varen, donne-moi le marteau, tes coups sont trop larges pour cette saignée ! »

« Non, garde ta hache pour couper les cordes de retenue, répondit-il en prenant position sur la roche instable. Dis-moi où frapper. »

Au-dessus d’eux, les fers des chevaux résonnèrent soudain sur le tablier de pierre. Les hommes de Korgan avaient atteint le pont.

« Varen ! cria une voix d’airain depuis le haut. Traître infâme ! Le Régent savait bien que ton cœur flancherait devant les fantômes de ta race ! Sors de ton trou et meurs en soldat ! »

Korgan n’était pas seul. Six cavaliers lourdement armés mirent pied à terre, arbalètes au poing, scrutant les ténèbres en contrebas. Deux d’entre eux repérèrent la corde et commencèrent à la trancher.

« Frappe maintenant ! hurla Elianor. Sur l’angle gauche de la deuxième clavette ! »

Varen leva le lourd marteau de son père. Faisant appel à toute la puissance accumulée durant des années d’entraînement militaire, il abattit la tête d’acier sur le calcaire gelé. Une étincelle jaillit dans la nuit, suivie d’un craquement sec comme un coup de tonnerre. La première pierre se fendit de part en part.

« Ils sont dessous ! Visez la corniche ! » aboya Korgan en haut.

Une volée de carreaux d’arbalète vint ricocher contre la pile du pont. L’un des traits effleura la cuisse d’Elianor, déchirant la laine et entamant la chair. Elle étouffa un cri et se jeta en avant pour maintenir une cale de bois sous la fissure principale avec le plat de sa hache.

« Encore un coup, Varen ! La clef résiste ! »

Le guerrier leva le marteau une seconde fois. Mais avant qu’il ne pût l’abattre, la silhouette massive de Korgan apparut au bout de la corniche, son espadon levé pour fendre Varen en deux.

« Tu as toujours été trop faible pour ce monde, gamin ! rugit le sénéchal en portant une fente meurtrière. »

Varen n’eut que le temps de parer le coup avec le manche renforcé du marteau. L’impact fut si terrible que les vibrations manquèrent de lui briser les poignets. Korgan poussa de tout son poids pour faire basculer son ancien subordonné dans le vide infini. Les deux hommes luttèrent au bord du gouffre, leurs bottes glissant sur les dalles verglacées.

« Va retrouver ton père chez les morts ! » cracha Korgan, la salive aux lèvres, cherchant à enfoncer la pointe de sa dague dans la gorge de Varen.

C’est alors qu’Elianor, rampant malgré sa blessure, planta le tranchant de sa hache dans le talon d’Achille du sénéchal.

Korgan poussa un hurlement de bête prise au piège et chancela vers l’arrière. Profitant de cette seconde de déséquilibre, Varen pivota sur lui-même, libéra son bras et frappa de plein fouet la tempe du tortionnaire avec le marteau d’acier. Le crâne résonna d’un craquement sourd sous le casque de fer. Les yeux de Korgan roulèrent dans leurs orbites et son corps inerte bascula par-dessus le bastingage, disparaissant dans les ténèbres rugissantes de l’abîme.