« Victor ? Tu m’entends ? » Olivier s’interrompit, fronçant les sourcils. La ligne téléphonique était morte.

Un bruit métallique, feutré mais distinct, venait de retentir près de l’entrée principale. Olivier posa son verre, ses réflexes de fugitif reprenant immédiatement le dessus. Il ouvrit le tiroir secret du bureau, en sortit un pistolet automatique 9 millimètres, arma la culasse d’un coup sec et avança à pas de loup vers le couloir.

« Qui est là ? Morvan ? Je t’avais dit de ne pas venir ici directement, imbécile ! »

Le silence lui répondit, lourd, pesant, entrecoupé par le grondement assourdissant de la foudre qui fit trembler les parois de verre.

Dans le halo livide d’un éclair zébrant le ciel, une silhouette féminine se découpa au bout du couloir. Manteau de cuir sombre trempé de pluie, cheveux plaqués en arrière, démarche assurée et mesurée.

Olivier braqua immédiatement son arme vers l’ombre. « Ne bouge plus d’un millimètre ou je te descends comme un chien ! C’est qui qui t’envoie ? »

La silhouette continua d’avancer sans la moindre hésitation, émergeant lentement de la pénombre pour entrer dans la lueur blafarde du salon.

Quand son regard croisa le mien, son visage se décomposa d’une manière que je n’oublierai jamais. La couleur déserta sa peau en une seconde, laissant place à une pâleur cadavérique. Sa mâchoire s’affaissa, ses yeux s’écarquillèrent sous l’effet d’une terreur primitive, irrationnelle, celle d’un homme qui pense voir un fantôme surgir de l’au-delà pour réclamer son âme.

« S… Sarah ? » balbutia-t-il, la main tremblante tenant l’arme qui commença à osciller. « Non… non, c’est impossible. Tu es morte. Tu es morte hier matin ! J’ai vu le rapport de Fresnes ! J’ai vu la photo de la morgue ! »

« Tu as toujours eu le défaut de croire que l’argent pouvait acheter la réalité elle-même, Olivier », dis-je d’une voix glaciale, chaque mot pesant comme une dalle funéraire.

Il recula précipitamment de deux pas, heurtant le bord de la table. La panique s’empara de lui. « C’est une illusion… Tu n’es pas réelle ! » cria-t-il, avant de pointer l’arme directement vers ma poitrine et de presser la détente dans un réflexe d’affolement pur.

Un simple clic métallique retentit dans la pièce vide.

Rien d’autre. Pas de détonation. Pas de balle.

Olivier regarda son arme avec frénésie, tenta d’éjecter la cartouche, actionna la culasse une seconde fois, mais le mécanisme était désespérément inerte.

Une ombre immense émergea alors de la pénombre derrière lui. Une main puissante, aux doigts épais et calleux, s’abattit sur son poignet comme un étau d’acier, broyant les os dans un craquement sinistre. Olivier hurla de douleur tandis que l’arme lui échappait des mains et tombait lourdement sur le tapis épais.

Brigitte se tenait là, dans toute son imposante stature, vêtue d’un coupe-vent civil que Damien lui avait fourni après avoir négocié sa libération conditionnelle immédiate en échange de sa coopération exemplaire dans le démantèlement du réseau de corruption pénitentiaire.

« Tu as oublié de vérifier si ton garde du corps à l’entrée avait vidé le chargeur avant de nous ouvrir le portail, sale ordure », gronda la géante en lui assénant une gifle du revers de la main qui l’envoya valser contre le mur de béton, la lèvre éclatée et le nez en sang.

Olivier gisait au sol, gémissant, recroquevillé comme un enfant battu, tenant son poignet brisé contre son torse. Il nous regardait alternativement, incapable de concevoir comment la femme qu’il avait payée pour me trucider se trouvait désormais à mes côtés, vivante et libre.

« Pourquoi ? » suffoqua-t-il, crachant un filet de sang sur son tapis immaculé. « Brigitte… je t’ai payée ! J’ai payé les médecins pour ta fille ! Je t’ai donné tout ce que tu voulais ! »

Brigitte s’accroupit lentement à sa hauteur. Son regard ne contenait aucune colère excessive, seulement un mépris souverain, froid, absolu.

« Tu as cru que tu pouvais marchander le cœur d’une mère, pauvre type. Tu as cru que parce que j’étais une taularde, j’étais prête à devenir ton monstre personnel. Sarah n’a pas seulement accepté de saigner pour sauver ma petite Léa ; elle a fait ce qu’aucun homme de ton espèce n’a jamais été capable de faire : elle m’a traitée comme un être humain. Elle a combattu pour moi alors que tu ne voyais en nous que des pions jetables. »

Elle se releva et recula d’un pas, me laissant le champ libre.

J’avançai jusqu’à me tenir juste au-dessus de lui. Je me penchai, plongeant mon regard dans le sien. Cet homme, que j’avais tant aimé, dont j’avais partagé le lit et les espoirs, n’était plus qu’une larve terrifiée, dépouillée de son arrogance et de ses costumes sur mesure.

« Tu pensais que la prison allait me briser, Olivier. Tu pensais que m’enfermer entre quatre murs de béton avec des criminelles allait faire de moi une victime silencieuse. Mais ce que tu ne savais pas, c’est que la souffrance et la trahison sont les meilleurs professeurs qui soient. Tu as envoyé une braise dans un baril de poudre. Tu as cru créer ton impunité, tu n’as fait que forger ton pire cauchemar. »

J’attrapai l’ordinateur portable posé sur la table. D’un geste rapide, j’insérai une clé de cryptage préparée par les experts financiers mandatés par Damien Vasseur. En quelques clics, l’intégralité des avoirs détournés, des comptes offshore et des documents compromettants qu’il gardait sous double mot de passe fut transférée directement sur les serveurs de la brigade financière et du Parquet national financier.

« C’est fini », murmurai-je. « Il ne te reste rien. Pas un euro, pas un ami, pas un refuge sur cette terre. »

Au même moment, une lumière bleue aveuglante illumina la façade extérieure de la villa. Le hululement lugubre des sirènes de police déchira la nuit pluvieuse. Les gyrophares balayèrent les murs du salon tandis que des bruits de bottes résonnaient sur l’allée en gravier. La porte d’entrée s’ouvrit à la volée, livrant passage à une douzaine d’hommes du RAID et d’enquêteurs de la PJ, armes au poing, maîtres de la situation.