Olivier avait trouvé le point de rupture absolu. Léa, huit ans, hospitalisée à l’hôpital Necker pour une leucémie aiguë foudroyante. Les thérapies ciblées coûtaient une fortune que Brigitte, issue des bas-fonds et coupée de tout depuis sa condamnation, était incapable d’obtenir. Olivier finançait le protocole privé en Suisse par le biais de virements anonymes. Mais chaque centime était désormais conditionné à mon arrêt cardiaque. Si mon cœur continuait de battre après la date fixée pour la révision de mon procès, la perfusion de Léa serait coupée net, sans le moindre remords.

Je fixais les briques nues du mur. Une haine pure, froide, presque chirurgicale s’empara de mon être tout entier. Quand j’étais la jeune cadre naïve des beaux quartiers parisiens, je croyais à la morale, aux compromis et à l’équité des institutions. Mais la prison et la trahison d’Olivier m’avaient délestée de toute illusion superflue. On ne combat pas une vipère avec des incantations juridiques ; on lui écrase la tête avant qu’elle n’ait le temps d’injecter son venin.

« Brigitte, écoute-moi très attentivement », chuchotai-je en me penchant vers elle, la voix tranchante comme un scalpel. « Ton enfant ne mourra pas. Et toi, tu ne passeras pas le reste de ton existence ici pour homicide volontaire. Mais pour sauver Léa et nous sortir de cet enfer, il faut qu’Olivier soit convaincu que son plan a fonctionné à la perfection. Il a besoin d’une preuve de ma mort, ou au moins de mon anéantissement cérébral irréversible. »

Elle leva vers moi des yeux injectés de sang, où se mêlaient la méfiance et une lueur désespérée d’espoir. « Il a des yeux partout, Sarah. Le surveillant-chef Morvan est sur sa feuille de paie. C’est lui qui m’a fait passer le mot, c’est lui qui a ouvert ta grille ce soir. Si Olivier soupçonne la moindre mise en scène, il arrêtera les versements dans l’heure. »

« Alors nous allons lui donner le spectacle le plus crédible de son existence. »

Notre pacte scellait notre destin. Durant les trois nuits suivantes, bravant les rondes et profitant de la complaisance intéressée de Morvan — qui croyait surveiller une future tueuse en train d’étudier sa cible —, nous mîmes au point chaque seconde de la tragédie. J’avais besoin de deux alliés capitaux hors de ces murs : mon avocat, maître Damien Vasseur, un homme intègre qui s’était juré de réparer l’erreur judiciaire dont j’avais été victime, et le médecin légiste affilié à l’établissement pénitentiaire, une femme que Vasseur connaissait bien et qui refusait obstinément de courber l’échine devant la corruption ambiante.

Le plan était d’une témérité effrayante. Nous devions déclencher une rixe d’une violence inouïe sous les yeux des caméras de la rotonde centrale, un angle mort partiel où seule la sauvagerie du geste frapperait les esprits. Brigitte devait me poignarder avec un surin artisanal, mais à un endroit précis que nous avions minutieusement repéré : le flanc gauche, sous la douzième côte, évitant la rate et le rein par quelques millimètres. Ensuite, je devais ingérer une dose calculée de digitaline — un dérivé médicamenteux que Brigitte s’était procuré auprès d’une détenue cardiaque du premier étage —, juste assez puissante pour provoquer un arrêt cardiaque transitoire et tromper les premiers secours.

« Si tu te rates de deux centimètres, Brigitte, c’est l’artère. Je me viderai de mon sang en quatre minutes », lui rappelai-je la veille du jour fatidique.

La colosse posa sa paume rugueuse sur la mienne. « Je ne me raterai pas, gamine. J’ai été bouchère pendant dix ans avant de finir dans ce cloaque. Je sais où s’arrêtent la viande et la vie. Fais confiance à mes mains. »

Le jeudi matin, une lourdeur étouffante pesait sur le réfectoire. Le vacarme des plateaux d’aluminium et les cris des détenues masquaient mal la tension électrique qui parcourait les rangs. Morvan était posté près de la porte coupe-feu, les bras croisés, le regard braqué sur nous. Il attendait son heure, guettant le signal qu’il transmettrait immédiatement au relais extérieur d’Olivier.

J’avais avalé le cachet écrasé dans une gorgée d’eau tiède dix minutes auparavant. Mon cœur commençait déjà à battre de manière erratique, un tambour lourd et douloureux martelant ma poitrine. Une sueur froide coulait entre mes omoplates.

Soudain, une clameur éclata.

Brigitte venait de renverser sa table d’un coup de hante phénoménal, envoyant valser bols et bancs dans un fracas métallique assourdissant. « Espèce de petite bourgeoise de merde ! » hurla-t-elle avec une fureur si animale que tout le monde se figea. « Tu croyais que tu allais m’humilier devant toute la taule sans payer l’addition ? »

Elle fondit sur moi. Je jouai la surprise et la panique, reculant contre le mur carrelé. La foule des femmes encercla la scène en quelques secondes, criant, tapant sur les tables dans une hystérie collective. Brigitte me saisit par le col de mon uniforme, me projetant contre la faïence. Dans le mouvement, dissimulé par son corps massif et l’angle mort de la caméra de sécurité, elle sortit la tige métallique affûtée, enroulée d’un tissu sale.

« Pardonne-moi », murmura-t-elle entre deux grognements rageurs.

La douleur fut un éclair aveuglant. Le métal s’enfonça dans ma chair avec un sifflement étouffé. Je poussai un hurlement authentique, viscéral, qui fit taire la moitié de la pièce. Le sang gicla sur son tablier gris, chaud et écarlate. Au même moment, la digitaline bloqua mes pulsations cardiaques. Ma vue se troubla immédiatement, des taches noires obscurcissant le visage tordu de douleur feinte de Brigitte. Je m’écroulai sur le sol froid, les poumons incapables d’aspirer l’air, le corps secoué de spasmes violents.

Morvan attendit de longues secondes, savourant le spectacle et laissant le sang s’étendre sur le sol carrelé, avant de déclencher l’alarme générale d’un geste feint de panique.

« Alerte rouge ! Détenue au sol ! Urgences médicales immédiates ! »