Le vent de minuit hurlait entre les structures métalliques du gratte-ciel, mais pour Raphaël, le monde venait de se paralyser. Ses doigts, engourdis par la nervosité et le froid, relâchèrent imperceptiblement leur emprise sur les épaules de Victoire.
— Non… ce n’est pas possible… murmura-t-il, la voix brusquement étranglée.
Sous la lumière blafarde des projecteurs de sécurité, le visage de l’inconnu se dessina nettement. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un long pardessus sombre détrempé par la pluie fine. Son visage était marqué par des cicatrices et des années de silence, mais ses yeux — deux billes d’un bleu acier imprégné d’une haine contenue — fixaient Raphaël avec une intensité insoutenable.
C’était Marc Laval.
Le père de Victoire. L’homme que Raphaël croyait avoir définitivement écarté, l’homme qu’il croyait croupir au fond d’une cellule de prison à l’autre bout du pays après un coup monté d’une précision chirurgicale.
— Tu as l’air surpris, Raphaël, déclara Marc. Sa voix était calme, mais elle transportait une menace plus lourde que le vide qui s’étendait derrière Victoire. Tu pensais vraiment que quelques liasse de billets et des juges corrompus suffiraient à me garder enfermé pendant que tu détruisais la vie de ma fille ?
Le sang de Raphaël ne fit qu’un tour. La panique monta en lui comme une onde de choc, brisant la façade de contrôle glacial qu’il avait maintenue jusqu’ici. Il jeta un coup d’œil frénétique autour de lui. Le toit était vaste, mais il n’y avait aucune issue en dehors de la porte derrière laquelle se tenait Marc.
— Victoire… qu’est-ce que tu as fait ? cracha Raphaël en se retournant brusquement vers elle.
Victoire ne répondit pas immédiatement. Elle profita du recul de son mari pour s’écarter doucement du muret de béton, posant une main protectrice sur son ventre arrondi. La terreur qui l’habitait quelques instants plus tôt s’était métamorphosée en une détermination froide et lucide.
— Ce que j’ai fait ? reprit-elle doucement. J’ai arrêté d’être naïve, Raphaël. Tu pensais que je ne voyais rien ? Les retraits d’argent suspects, tes absences injustifiées, la manière dont tu me regardais ces derniers mois comme si j’étais déjà un cadavre… Tu croyais vraiment que je signerais ces papiers sans poser de questions ?
Raphaël mit la main dans la poche intérieure de sa veste, cherchant désespérément une arme ou un moyen de pression.
— Ne fais pas ça, Raphaël, intervint Marc en faisant trois pas en avant. Ses mains étaient bien visibles, détendues le long de son corps, mais son attitude était celle d’un prédateur prêt à bondir. Le bâtiment est encerclé. Tu as cru que tu étais le seul à planifier les choses ?
— C’est un mensonge ! hurla Raphaël, la voix déformée par la rage et la peur. La police ne sait rien ! Tout est en règle ! Si elle saute, c’est un suicide ! Une crise de dépression liée à sa grossesse ! Tout le monde le croira !
— Personne ne le croira, rétorqua Victoire.
Elle sortit de la poche de son manteau un minuscule boîtier noir dont le voyant rouge clignotait régulièrement.
— Depuis le moment où tu m’as ordonné de monter seule ici, chaque mot que tu as prononcé, chaque aveu sur mon argent, sur mon père, sur notre enfant… tout a été transmis en direct et enregistré.
Le visage de Raphaël devint d’une paleur cadavérique. Le boîtier. Il n’avait pas vérifié les poches de son manteau. Convaincu de sa supériorité, aveuglé par son avidité, il avait commis l’erreur fatale de sous-estimer la femme qu’il s’apprêtait à tuer.
— Tu… tu m’as piégé… bégaya-t-il en reculant d’un pas.
— Tu t’es piégé tout seul, Raphaël, dit Marc. Tu as tout sacrifié pour une fortune qui ne t’appartient pas. Et maintenant, c’est terminé.
Un silence lourd s’installa sur le toit, interrompu seulement par le grondement lointain de la ville et les sirènes de police qui commenceaient enfin à retentir au bas de l’immeuble, encore étouffées par la distance mais se rapprochant inéluctablement.
Raphaël réalisa l’étendue de son piège. La prison à vie l’attendait. La ruine, la honte, la fin de toutes ses ambitions. Ses yeux sautèrent de Marc à Victoire, puis au muret derrière elle. Une folie soudaine, l’énergie du désespoir, s’empara de son esprit.
S’il devait tout perdre, il ne partirait pas seul.
PARTIE 3 — LE POINT DE RUPTURE
En une fraction de seconde, le regard de Raphaël changea. La peur céda la place à une démence pure. Il n’avait plus rien à sauver, seulement sa vengeance.
— Si je ne peux rien avoir, alors personne n’aura rien ! hurla-t-il.
Il se jeta en avant, les mains tendues vers le cou de Victoire pour l’entraîner avec lui dans le vide.
Victoire poussas un cri de terreur, mais avant que les doigts de Raphaël ne puissent la toucher, une masse sombre s’interposa avec une violence inouïe. Marc s’était projeté en avant, percutant de plein fouet son gendre dans un choc brutal. Les deux hommes s’effondrèrent sur le sol en béton détrempé.
— Fuis, Victoire ! Monte dans la cage d’escalier ! hurla son père en luttant au sol.
Victoire hésita une seconde, le cœur battant à tout rompre, les mains enserrant son ventre. Mais la douleur intense d’une contraction la plia en deux. Le stress paroxystique du moment déclenchait le travail prématuré. Elle ne pouvait pas courir. Elle s’adossa contre la structure métallique de la porte, impuissante, regardant le combat mortel qui se déroulait sous ses yeux.
Au sol, la lutte était féroce. Malgré son âge, Marc possédait une force nourrie par des années de rancœur et le désir féroce de protéger sa fille. Mais Raphaël était plus jeune, habité par la rage du désespoir. Il réussit à asséner un coup de coude violent sur le visage de son beau-père, lui ouvrant l’arcade sourcilière.
Marc jura, son emprise faiblit un instant. Raphaël en profita pour se dégager en coup de pied et se relever à demi, le visage en sang, le regard fou. Il ramassa un morceau de barre de fer rouillée qui traînait près du chantier de rénovation du toit.