À ce moment-là, deux capitaines de la police criminelle montèrent sur l’estrade, leurs insignes étincelants à la lumière des lustres.

« Madame Hélène de Saint-Amand, prononça le premier officier d’une voix implacable en sortant une paire de menottes en acier trempé. Vous êtes en état d’arrestation pour tentative d’assassinat avec préméditation sur la personne d’Éléonore de Saint-Amand et de la mineure Lily de Saint-Amand. Vous n’avez pas le droit de garder le silence sans votre avocat. Veuillez tendre vos mains. »

Le cliquetis métallique des menottes qui se refermèrent sur les poignets manucurés d’Hélène résonna dans le micro encore allumé. Elle tenta de se débattre, poussant des hurlements d’animal blessé, crachant sa haine vers moi pendant qu’on l’entraînait sans ménagement à travers l’allée centrale, sous les regards méprisants de ceux qui, dix minutes plus tôt, s’inclinaient devant elle.

« Éléonore ! Maudite sois-tu ! Tu n’es rien ! Rien ! » hurlait-elle alors que les portes du Palais se refermaient sur son destin carcéral.

Sur l’estrade désertée, Arthur Vance s’avança d’un pas chancelant vers Gabriel Moreau, ses yeux implorant le salut financier.

« Gabriel… Monsieur Moreau… Par pitié. Je ne savais rien. Je le jure sur mon honneur d’homme d’affaires. Ne pénalisez pas mon entreprise pour les crimes d’une folle. Notre accord sur les terminaux du nord… nous devons le signer aujourd’hui… »

Gabriel posa sur Arthur un regard d’une froideur polaire.

« Il n’y aura aucun accord, Arthur. Atlantech a racheté l’ensemble de vos créances bancaires ce matin même à l’ouverture des marchés. Vous êtes en défaut de paiement. La faillite judiciaire de votre groupe sera prononcée avant la fin de la semaine. Quant à vous, Clara, » ajouta-t-il en regardant ma demi-sœur qui ne cessait de trembler sur sa chaise, « profitez bien de vos bijoux avant que les huissiers de justice ne viennent saisir jusqu’au dernier meuble de votre nouvelle demeure. »

Gabriel se tourna alors vers moi. La dureté de ses traits s’effaça instantanément pour laisser place à une lueur d’un profond respect. Il me tendit à nouveau son bras.

« Venez, Éléonore. Vous n’avez plus rien à faire dans ces lieux souillés. »

Je m’arrêtai une dernière seconde pour regarder Clara. Pendant des années, j’avais souffert en silence de ses railleries, de ses humiliations mesquines, du mépris affiché avec lequel elle contemplait mes difficultés financières alors que j’élevais seule mon enfant. Aujourd’hui, elle n’était plus qu’une ombre brisée sous un voile nuptial inutile, vouée au déshonneur et à la ruine complète.

Mais je ne ressentais aucune allégresse malsaine. Seulement une paix infinie et solennelle, celle de la justice rendue après la nuit la plus sombre.

Je pris la main de ma fille et m’appuyai sur le bras ferme de Gabriel. Nous traversâmes ensemble la grande salle du Palais des Régates, sous les murmures respectueux de l’assemblée qui s’écartait d’elle-même pour nous laisser passer.

Dehors, la pluie s’était arrêtée. L’air nocturne du port n’était plus glacial, mais vivifiant et pur. Sur les eaux calmes du bassin, les reflets des phares découpaient des chemins d’or et d’argent vers l’horizon lointain.

Gabriel s’arrêta au pied des marches menant à sa voiture et me regarda.

« Où voulez-vous aller maintenant, Éléonore ? »

Je regardai Lily, qui souriait en regardant les étoiles réapparues entre les nuages déchirés. Pour la première fois depuis des années, mes épaules étaient légères, affranchies de toute honte, de tout fardeau imposé par la tyrannie des apparences.

« Vers l’avenir, Gabriel, répondis-je avec un doux sourire. N’importe où, tant que c’est loin des ténèbres du port. »

Il sourit à son tour, ouvrit la portière avec déférence et nous aida à monter, refermant pour toujours le chapitre de notre supplice pour ouvrir celui d’une nouvelle vie.