« Au secours ! » tentai-je de hurler, mais ma voix n’était qu’un croassement étouffé par les embruns et le grondement sourd des générateurs du navire.
Le courant nous poussait inexorablement vers le dessous de la vieille jetée en bois désaffectée, où des pieux de soutènement recouverts de coquillages tranchants et de rouille émergeaient comme des dents de squale. Si nous frappions l’un de ces piliers, nous serions brisées ou assommées, abandonnées aux marées de minuit.
Serrant Lily contre ma poitrine d’une seule main, de l’autre je nageai à contre-courant, chaque mouvement arrachant un gémissement à mes muscles tétanisés. Les doigts de ma fille étaient bleus, ses lèvres sans couleur. Ses paupières battaient lourdement.
« Maman… j’ai tellement froid… » murmura-t-elle, une phrase à peine articulée qui sonnait comme un glas.
« Tiens bon, Lily ! Reste avec moi ! Ne dors pas ! »
Soudain, une douleur aiguë me déchira la cuisse : une poutre immergée venait de me heurter. Le choc me fit presque lâcher prise. Mais par miracle, mes doigts rencontrèrent une surface métallique rugueuse : une échelle d’amarrage abandonnée, rongée par le sel marin et couverte de bernacles, fixée au flanc d’une barge utilitaire amarrée non loin de la jetée.
Trouvant une force surnaturelle que seule la terreur maternelle peut susciter, j’enroulai mes jambes autour des barreaux inférieurs de l’échelle. Le métal glacé me brûla la chair nue, mais je refusai de lâcher. Levant les bras au prix d’un effort herculéen, je poussai le corps inerte de Lily sur le plat-bord de la barge en tôle d’acier.
« Monte, mon bébé ! Roule sur le côté ! »
Elle réussit à ramper sur quelques centimètres avant de s’effondrer sur le pont métallique sale. Je me hissai ensuite derrière elle, mes ongles saignants arrachés sur les aspérités du fer. Dès que mes genoux touchèrent la barge, mes forces m’abandonnèrent totalement. Je m’effondrai à quatre pattes, vomissant l’eau de mer et la bile de l’angoisse.
Le vent du large nous frappait désormais sans obstacle. Sans manteau sec, mouillées jusqu’aux os à une température extérieure flirtant avec les trois degrés, nous allions succomber à l’hypothermie en moins de vingt minutes. Je me couchai sur Lily, étendant mon corps tremblant au-dessus du sien pour faire rempart contre la bise assassine.
« Quelqu’un ! Par pitié, à l’aide ! » criai-je dans la nuit déserte.
À une cinquantaine de mètres, sur le quai de béton sombre où les voitures de livraison et les limousines des invités s’étaient alignées, un faisceau lumineux balaya soudainement les ténèbres. Une lampe torche industrielle.
« Qui est là ? » lança une voix masculine, grave, autoritaire et teintée d’une vive alerte.
« Ici ! Sur la barge ! Mon enfant est en train de mourir ! »
Des bruits de pas lourds résonnèrent sur les plaques d’acier du ponton de liaison. Deux silhouettes se précipitèrent dans notre direction. La première était celle d’un homme athlétique en costume trois-pièces sombre sous un lourd pardessus en cachemire de couleur anthracite ; la seconde, un homme plus robuste, vraisemblablement un chauffeur ou un garde de sécurité en uniforme.
Le faisceau aveuglant se posa sur nous, découvrant le tableau d’horreur : une jeune femme grelottante, couverte d’hématomes, enserrant une fillette bleue aux yeux mi-clos.
L’homme au pardessus n’hésita pas une seconde. Sans un mot de surprise inutile, il ôta son coûteux manteau de laine et en enveloppa Lily avec une précision presque chirurgicale, puis la souleva avec une infinie précaution.
« Marc, appelle le docteur Renan immédiatement et dis-lui d’ouvrir l’unité médicale privée de la résidence. Fais chauffer la voiture à fond. Maintenant ! »
« Bien, Monsieur Moreau, » répondit le chauffeur qui enleva immédiatement sa propre veste de costume pour la déposer sur mes épaules tremblantes, avant de m’aider à me relever.
Moreau.
Ce nom frappa mon esprit embrumé comme un électrochoc. Dans toute la région côtière, il n’y avait qu’un seul Moreau capable de faire trembler le monde financier d’un simple froncement de sourcils : Gabriel Moreau, le fondateur énigmatique du groupe consortium maritime Atlantech, le géant dont le consortium des Vance n’était qu’une simple filiale dépendante pour ses droits d’exportation.
Pendant que Marc me soutenait pour traverser la passerelle branlante menant au quai, Gabriel Moreau marchait à grandes enjambées devant nous, pressant Lily contre son torse chaud, lui parlant d’une voix basse et étrangement douce pour empêcher la petite de sombrer dans le coma léthargique de l’hypothermie.
« Reste avec nous, petite fleur. Tu es en sécurité. Je te le promets. »
Nous fûmes engouffrées à l’arrière d’une berline Maybach noire aux vitres teintées. Le chauffage cracha instantanément une vague d’air brûlant qui fit picoter ma peau gelée avec une violence insupportable. Gabriel sortit une boîte de premiers secours dissimulée dans l’accoudoir et découpa les vêtements mouillés de Lily pour la frictionner vigoureusement avec des serviettes sèches en microfibre.
« Votre fille respire, son pouls est faible mais régulier, dit-il sans lever les yeux, agissant avec le sang-froid d’un ancien secouriste militaire. Que s’est-il passé ? Vous êtes tombées de la jetée de plaisance ? »
Mes dents claquaient si fort que je pouvais à peine articuler. Je fixai cet homme dont le visage taillé à la serpe, marqué par des yeux gris acier et une cicatrice discrète à la tempe gauche, ne trahissait aucune faiblesse, mais une attention féroce.
« On… on ne… est pas tombées, réussis-je à articuler à travers des tremblements incontrôlables. Ma… ma mère… Hélène… Elle nous a poussées. »
Gabriel s’arrêta un quart de seconde dans ses mouvements de friction. Ses yeux se levèrent pour croiser les miens. Un éclair glacial, plus terrible que la nuit noire du port, passa dans son regard.
« Hélène de Saint-Amand ? La belle-mère du jeune Arthur Vance ? »
« Oui… » murmurai-je, le regard voilé de larmes amères. « Pour Clara. Pour son mariage. Nous étions… de la honte… un parasite pour leur réputation. »