Je me tournai enfin vers Hayes, un sourcil légèrement haussé.

— Ne me dites pas qu’il est allé dans les Hamptons ?

— Impossible, sourit Hayes pour la première fois depuis des mois, d’un sourire mince qui découvrait des dents impeccables. La propriété de Southampton a été saisie par le fisc pour compenser les douze millions de taxes impayées que vous aviez identifiées dans le dossier Aethelgard. Non… Il loge actuellement dans un motel deux étoiles près de l’aéroport de Newark, loué à la semaine par son ancien chauffeur qui, par pure pitié, a accepté d’avancer les premiers frais sur ses propres économies.

L’ironie était presque trop parfaite pour être savourée pleinement. Randolph Prescott, l’homme qui mesurait la dignité humaine au millimètre près de l’ourlet d’un costume sur mesure, finissait sa trajectoire sous les néons clignotants d’une chambre d’autoroute du New Jersey, bercé par le grondement incessant des réacteurs de Boeing au décollage.

— Il a demandé à vous voir, ajouta Hayes en posant le classeur sur mon bureau.

— Randolph ?

— Non. Prescott. Son avocat commis d’office a transmis une requête urgente ce matin. Il affirme qu’il possède des informations confidentielles qui pourraient vous intéresser, et il refuse de signer les actes de renonciation définitive du divorce tant qu’il ne vous aura pas parlé en tête-à-tête.

Je regardai le dossier posé devant moi. À l’intérieur se trouvaient les jugements d’expropriation, les procès-verbaux de perquisition et les inventaires détaillés de ce qui avait constitué, pendant un demi-siècle, la fortune insolente de cette famille.

— Préparez la voiture, Marcus. Je vais aller l’écouter une dernière fois.

Le centre correctionnel métropolitain de Brooklyn n’avait rien de commun avec les salons feutrés du St. Regis.

L’odeur d’abord : un mélange suffocant d’eau de Javel industrielle, de nourriture grasse réchauffée au micro-ondes et de sueur froide accumulée sur des murs en béton brut que la peinture écaillée ne parvenait plus à masquer. Puis le son : le claquement lourd des portes d’acier automatisées, les échos métalliques des clés des gardiens et ce bourdonnement permanent, sourd et anxiogène, de centaines d’hommes enfermés dans des cages superposées.

On me fit attendre dans un parloir réservé aux entretiens d’avocats, une pièce étroite éclairée par un tube fluorescent qui grésillait à intervalles réguliers. Une table en mélamine grise boulonnée au sol, deux chaises en plastique rigide, et une vitre renforcée qui séparait l’espace en deux compartiments étanches.

La porte métallique du côté détenu s’ouvrit avec un grincement strident.

Prescott entra.

S’il ne s’était pas agi de l’homme avec qui j’avais partagé mon lit pendant cinq ans, je ne l’aurais sans doute pas reconnu.

La combinaison orange vif en toile grossière flottait sur ses épaules désormais vêtues de maigreur. Il avait perdu au moins sept kilos en trois semaines. Ses cheveux dorés, autrefois coiffés avec une minutie maniaque par les barbiers les plus chers de Madison Avenue, étaient coupés ras de manière irrégulière, révélant des plaques de cuir chevelu irrité. Mais c’était son visage qui avait le plus changé : sa peau, privée d’air pur et de soins quotidiens, avait pris une teinte terreuse, et ses yeux bleus étaient cerclés d’ombres violacées si profondes qu’elles semblaient avoir été dessinées au fusain.

Ses mains étaient entravées par des menottes reliées à une chaîne entourant sa taille.

Il s’assit lourdement sur la chaise en plastique, le métal de ses chaînes heurtant le plateau de la table avec un bruit sourd. Il leva les yeux vers moi. Pendant de longues secondes, il me fixa à travers l’épaisseur du verre sans prononcer un mot.

J’étais vêtue d’un manteau de laine noire au col fermé, les cheveux tirés en un chignon strict, sans aucun bijou à l’exception d’une fine montre d’acier au poignet. Sur ma joue gauche, la cicatrice de sa bague n’était plus qu’un trait pâle, presque invisible sous la lumière crue du néon.

— Tu as l’air en forme, murmura-t-il enfin, sa voix éraillée par le manque de sommeil et les cigarettes bon marché qu’il fumait désormais en promenade.

— Je suis en forme, Prescott.

Il laissa échapper un ricanement amer, secouant la tête avec une lenteur pathétique.

— Tu as tout orchestré depuis le début, n’est-ce pas ? Chaque dîner. Chaque sourire. Chaque fois que tu m’as laissé te corriger sur la manière de tenir ta fourchette à poisson ou sur le protocole des soirées de bienfaisance… Tu étais en train de noter chaque faiblesse, chaque faille, chaque centime dissimulé.

— Ne te flatte pas, répondis-je d’un ton monocorde, sans animosité ni triomphe. Au début, je t’aimais. C’est difficile à croire aujourd’hui, même pour moi, mais je t’aimais réellement quand nous nous sommes rencontrés à Cambridge. Je croyais que ton arrogance n’était qu’une armure imposée par ton père. Je pensais pouvoir t’aider à devenir un homme libre.

Prescott baissa les yeux vers ses mains menottées, les phalanges blanchies par la pression.

— Et ensuite ?

— Ensuite, j’ai découvert que sous l’armure, il n’y avait rien. Pas de courage. Pas de vision. Seulement un petit garçon terrifié à l’idée de décevoir un vieillard tyrannique, et qui compensait sa lâcheté en écrasant ceux qu’il croyait plus faibles que lui. Le jour où tu as commencé à m’insulter pour faire rire tes amis au club, j’ai compris que mon devoir n’était plus de te sauver, mais de me protéger. Et quand on doit se protéger d’un parasite, on ne négocie pas : on étudie son mode opératoire jusqu’à ce qu’on puisse l’éliminer proprement.

Prescott serra les poings, faisant tinter les maillons d’acier contre la table.

— Tu as détruit mon père, Elena ! Il a soixante-dix-huit ans ! Il dort dans un taudis dans le New Jersey ! Il n’a même plus de quoi payer ses médicaments pour le cœur sans l’aide de ses anciens employés qu’il méprisait ! Est-ce que tu as une idée de ce que c’est que de vivre en sachant qu’on a tout perdu ?