Je m’avançai vers le micro posé sur le pupitre réservé au président du gala, que Randolph avait utilisé plus tôt pour me désigner comme son « œuvre de charité ».

Le larsen produisit un sifflement aigu qui fit sursauter plusieurs convives au premier rang. J’ajustai la tige de métal argenté.

— Mesdames et messieurs, dis-je, ma voix résonnant avec une clarté absolue dans chaque recoin de l’immense pièce. La soirée de gala de Prescott Capital est officiellement terminée. Mais le cocktail de restructuration d’Aegis Global commence dès maintenant.

Je fis une pause, observant les regards se figer dans l’attente.

— Pour ceux d’entre vous qui détiennent des obligations non garanties ou des participations minoritaires dans les filiales du groupe, mes équipes juridiques ouvriront une permanence à huit heures demain matin au siège de Vance Sovereign Trust, au cinquante-deuxième étage du One Vanderbilt. Les dossiers seront traités par ordre d’arrivée. Ceux qui ont applaudi le plus fort aux plaisanteries de monsieur Prescott ce soir seront naturellement relégués en fin de file d’attente pour le rachat de leurs créances.

Un frisson glacial parcourut l’échine collective de l’aristocratie financière de Manhattan.

Je coupai le micro d’un geste sec.

Je descendis les marches de l’estrade d’un pas assuré, sans jamais regarder en arrière. Mon père marchait à mes côtés, silencieux et imposant comme un rempart d’acier. Marcus Hayes et Sarah Chen nous suivaient à une distance respectueuse.

Lorsque nous franchîmes les portes tournantes de l’hôtel, l’air glacé de la nuit new-yorkaise me frappa le visage, nettoyant instantanément la puanteur de champagne rance et de vanille artificielle qui flottait dans la salle de bal. Les trottoirs de la Cinquième Avenue étaient noirs de monde. Une demi-douzaine de berlines blindées noires attendaient le long du trottoir, les moteurs tournant au ralenti dans un grondement étouffé, tandis que des journalistes hurlaient des questions derrière les cordons de police dressés à la hâte.

Un agent de sécurité ouvrit la portière de la première voiture.

Avant de monter à bord, je m’arrêtai sur la première marche de l’escalier extérieur en granit. Je portai deux doigts à ma lèvre inférieure. Le sang avait cessé de couler. La douleur avait disparu.

Pour la première fois depuis cinq ans, je respirai profondément.

La ville qui s’étendait devant moi, avec ses gratte-ciels scintillants et ses ombres impitoyables, n’était plus la prison dorée où l’on m’avait enfermée pour servir de décor. C’était un échiquier géant dont je venais de balayer le roi d’une seule pichenette.

Je montai à l’arrière de la berline. Mon père s’installa à côté de moi et la portière blindée se referma dans un claquement sourd, coupant instantanément le vacarme du monde extérieur.

— Où veux-tu aller ? me demanda-t-il tandis que le convoi s’ébranlait dans la nuit mouillée de Manhattan.

Je regardai les lumières de la ville défiler sur la vitre teintée, reflétant mon propre visage : un visage sans fard, marqué par l’épreuve, mais débarrassé à jamais de toute illusion.

— Au bureau, papa, répondis-je sans la moindre hésitation. Les marchés européens ouvrent dans trois heures. Et nous avons un empire à reconstruire.

Les trois semaines qui suivirent le gala du St. Regis restèrent dans les annales financières sous le nom du « Massacre de Thanksgiving ».

Dans les tours de verre de Wall Street, la panique avait un bruit très précis : ce n’étaient pas des cris, mais le tapotement frénétique de milliers de doigts sur des claviers mécaniques, entrecoupé par le bruissement continu des déchiqueteuses de documents tournant à plein régime la nuit dans les cabinets d’avocats de Midtown.

Prescott Capital n’était pas seulement une holding financière ; c’était un réseau tentaculaire d’influences, de passe-droits et de corruption feutrée qui s’étendait des conseils d’administration des fonds de pension municipaux jusqu’aux couloirs feutrés de la commission bancaire du Sénat à Washington. Pendant trois décennies, Randolph Prescott avait tissé cette toile avec une patience d’araignée, persuadé que son nom était une garantie d’immunité absolue.

Il avait oublié qu’une toile ne résiste pas à un incendie allumé de l’intérieur.

Installée dans le bureau d’angle du cinquante-deuxième étage de One Vanderbilt, je contemplais Central Park qui commençait à se parer de ses premières neiges de décembre. De là-haut, les taxis jaunes n’étaient que de minuscules coléoptères dorés rampant sur l’asphalte gris, et les hommes les plus puissants de la ville n’étaient que des silhouettes anonymes se pressant contre le vent glacial.

Sur mon bureau en chêne massif ne reposaient que trois téléphones sécurisés et un moniteur affichant en temps réel les liquidations judiciaires ordonnées par la juge fédérale Evelyn Vance-Moreau — ma tante paternelle, une magistrate réputée pour sa rigueur inflexible que Randolph n’avait jamais daigné identifier dans notre arbre généalogique, trop aveuglé par le nom de jeune fille sous lequel elle siégeait.

On frappa deux coups discrets à la porte en verre dépoli.

— Entrez, Marcus.

Marcus Hayes entra, sa démarche aristocratique toujours impeccable, tenant sous le bras un épais classeur de cuir marron foncé estampillé du sceau de la Cour des faillites des États-Unis.

— Elena, dit-il en s’inclinant légèrement avec cette déférence qu’il ne réservait auparavant qu’à mon père. L’audience préliminaire de mise en liberté sous caution vient de s’achever au tribunal de Pearl Street.

Je ne me retournai pas tout de suite, continuant de regarder les reflets du soleil couchant sur les vitres du Chrysler Building.

— Et ?

— La juge a rejeté la demande de libération conditionnelle pour Prescott Arthur Prescott IV, répondit l’avocat d’une voix neutre. Risque de fuite avéré. Ils ont retrouvé deux passeports panaméens non déclarés et cinquante mille dollars en coupures usagées dans le coffre-fort de son vestiaire au New York Athletic Club. Il passera les fêtes de fin d’année au centre correctionnel métropolitain de Brooklyn.

Un silence de quelques secondes s’installa dans la pièce.

— Et Randolph ? demandai-je.

— Assigné à résidence sous bracelet électronique. Mais comme le penthouse de Park Avenue a été placé sous séquestre ce matin par le syndic de faillite, il a dû désigner une résidence secondaire pour purger son assignation.