Un son clair, net, impérieux, qui fit sursauter Derek comme si on venait de lui tirer dessus.
Valerie s’immobilisa, les yeux écarquillés. « Qui est-ce ? Tu attends quelqu’un ? »
Je me dirigeai vers l’entrée d’un pas tranquille, mes talons résonnant avec une régularité de métronome sur le bois franc. Je posai la main sur le loquet de la porte blindée, me tournai une dernière fois vers la cuisine pour les regarder ensemble, figés dans leur décor de catalogue huppé, entourés de mensonges, de trahisons et de crimes avortés.
« Je n’ai pas eu besoin d’aller à la police, Valerie », murmurai-je avec un demi-sourire. « Je leur ai simplement envoyé une copie numérique de l’ensemble du dossier hier soir à minuit, juste après avoir déposé l’échantillon de soupe et le sachet sous scellés au bureau du shérif du comté de Cook. »
J’actionnai la poignée et ouvris la porte en grand.
Sur le palier se tenaient quatre personnes. Deux inspecteurs de la division criminelle de Chicago, portant leurs badges d’acier à la ceinture, accompagnés de deux agents spéciaux de l’Internal Revenue Service, la brigade des fraudes fiscales fédérales. Derrière eux, dans le reflet de l’ascenseur de l’immeuble, deux officiers en uniforme attendaient, les menottes prêtes.
L’inspecteur principal, un homme aux tempes grisonnantes nommé Miller avec qui j’avais souvent collaboré sur des dossiers médico-légaux hospitaliers, me salua d’un hochement de tête respectueux.
« Bonjour, docteur Peterson. Nous avons reçu vos pièces et le mandat a été signé par le juge il y a quarante minutes. »
« Bonjour, inspecteur. Ils sont dans la cuisine. »
Je m’écartai sans un mot pour laisser passer les officiers.
Ce qui suivit fut un chef-d’œuvre de dégradation pour le clan Peterson. Derek tenta d’abord de protester, bredouillant des explications confuses sur une dispute conjugale qui aurait dégénéré, mais les agents fédéraux lui passèrent les menottes aux poignets avant même qu’il n’ait pu atteindre le vestibule, lui récitant mécaniquement ses droits constitutionnels au titre de conspiration financière et de détournement de fonds majeur. Il s’effondra en larmes, le nez coulant sur sa chemise sur mesure, suppliant sa mère de faire intervenir ses avocats.
Valerie, quant à elle, offrit un spectacle d’une fureur animale. Alors que l’inspecteur Miller lui demandait poliment de mettre ses mains dans le dos pour tentative d’empoisonnement avec préméditation, elle se mit à hurler des insanités, crachant presque au visage des policiers, menaçant de faire radier chaque agent présent dans la pièce, jurant que sa famille les détruirait tous.
Ses hurlements résonnaient dans les couloirs feutrés de notre immeuble bourgeois. Les portes voisines commençaient à s’entrebâiller. Les voisins de palier, ces mêmes notables que Valerie s’évertuait à impressionner lors des réceptions de printemps, passaient la tête avec des regards horrifiés, découvrant la grande dame du North Shore poussée vers l’ascenseur, les poignets entravés par de l’acier chromé, les cheveux défaits, le visage tordu par une rage impuissante.
Lorsqu’elle passa devant moi sur le palier, escortée par deux policiers impassibles, son regard croisa le mien une dernière fois. Elle ne voyait plus la bru timide, l’étrangère méprisée, la femme docile. Elle voyait la professionnelle méthodique qui venait de démanteler sa dynastie de faux-semblants en moins de vingt-quatre heures.
« Tu vas payer pour ça, petite traînée », siffla-t-elle entre ses dents serrées. « Tu n’auras rien. Tu finiras dans le caniveau d’où tu viens. »
« Tu as oublié un détail, Valerie », lui répondis-je sans élever la voix, mes mots glissant dans l’air froid de l’automne de Chicago. « Le bouillon était au poulet. Mais c’est vous qui avez avalé le poison. »
Les portes de l’ascenseur se refermèrent sur ses imprécations.
Le silence retomba sur l’appartement dévasté. La tasse brisée gisait encore sur le sol de la cuisine, la nappe tachée témoignait du cataclysme qui venait d’avoir lieu. Je traversai les pièces vides, respirai une longue bouffée d’air pur débarrassé de leurs présences factices, et me dirigeai vers ma chambre.
Les semaines qui suivirent furent d’une limpidité implacable.
La justice américaine n’a que peu de patience pour les criminels en col blanc lorsqu’ils doublent leurs escroqueries d’une tentative d’homicide au premier degré. L’ADN retrouvé sur le sachet de colchicine correspondait sans la moindre ambiguïté aux profils génétiques prélevés sur Valerie Peterson lors de son incarcération provisoire à la prison de Cook County. Les relevés de ses appels téléphoniques confirmèrent qu’elle avait fait pression sur un technicien de laboratoire criblé de dettes pour obtenir la toxine sous le manteau.
L’affaire fit la une des journaux locaux, puis nationaux. Le scandale fut retentissant. Julianne Vance, apprenant l’arrestation de son amant et la découverte des millions détournés dans les comptes de son propre père, s’empressa de couper tout lien avec Derek, engageant une armée d’avocats pour contester toute complicité et obtenir une mesure d’éloignement définitive.
Derek fut abandonné de tous. Privé de la fortune familiale bloquée par le fisc et incapable de payer la caution astronomique fixée par le magistrat, il dut se contenter d’un commis d’office. Lors de l’audience préliminaire, recroquevillé dans sa combinaison orange de détenu, le regard éteint et les épaules voutées, il ne ressemblait plus en rien à l’homme arrogant dont j’avais partagé le lit pendant sept ans. Face aux preuves écrasantes de détournement de fonds et de complicité de tentative d’assassinat par omission délibérée, ses avocats plaidèrent coupable dans l’espoir d’éviter une peine de perpétuité. Il fut condamné à dix-huit ans de réclusion criminelle dans un pénitencier fédéral de moyenne sécurité dans l’Indiana.
Valerie, quant à elle, refusa tout compromis, convaincue jusqu’au bout que son statut social lui épargnerait le sort des criminels ordinaires. Son procès fut une descente aux enfers publique. Les enregistrements de ses échanges, les expertises toxicologiques irréfutables et les témoignages de ses anciennes connaissances dressèrent le portrait d’une sociopathe manipulatrice prête à tout pour sauver les apparences d’un lignage moribond. Le jury délibéra moins de trois heures : coupable de tentative de meurtre avec préméditation sur conjoint d’un descendant au moyen d’une substance létale. Le juge, insensible à ses larmes tardives et à ses prétextes médicaux fantaisistes, prononça une sentence de vingt-cinq ans de prison ferme, sans possibilité de libération conditionnelle avant l’âge de quatre-vingt-cinq ans.