— Tu… tu oses commander à ton souverain ? cracha Léopold, tentant désespérément de reprendre le contrôle par l’arrogance. Je n’ai pas d’ordres à recevoir d’une souillon de village ! Gardes, tuez-la sur l’instant !

Personne ne bougea.

Le refus manifeste du roi de boire dans sa propre coupe venait de lever le voile sur sa forfaiture. Les barons du Conseil, déjà excédés par les lubies ruineuses et la cruauté arbitraire de leur maître, comprirent immédiatement l’infamie de la manœuvre. Vouloir empoisonner une promise devant le maître-autel de Dieu était un crime qui déliait automatiquement tous les serments de fidélité vassalique.

— Buvez, Sire, intervint alors le vieux duc de Charny, le doyen des pairs du royaume, d’une voix lourde comme le jugement dernier. Buvez à la santé de votre reine, ou confessez devant cette assemblée la nature exacte de ce breuvage.

Léopold sentit le sol se dérober sous ses semelles d’or. Acculé, poussé par la panique aveugle des couards pris au piège, il porta brusquement la main à la dague sertie de rubis dissimulée sous son manteau et se jeta sur Maëlys pour lui trancher la gorge.

Le mouvement fut fulgurant, mais Balthazar fut plus rapide encore.

Dans un rugissement qui fit trembler les vitraux de la cathédrale, l’étalon noir se dressa sur ses pattes arrière. Sa masse d’ébène masqua la lumière des cierges. Deux sabots ferrés s’abattirent avec une violence inouïe. Le premier fracassa le poignet armé de Léopold, faisant voler la dague à travers la nef ; le second frappa le roi en pleine poitrine, l’envoyant s’écraser lourdement contre la base de pierre de l’autel, dans un bruit d’os brisés et de souffle coupé.

Léopold gisait sur les dalles, recroquevillé sur lui-même, gémissant dans la poussière sacrée, son manteau royal déchiré et souillé de son propre sang.

Un silence de mort retomba sur l’immense vaisseau de pierre.

Balthazar reposa ses sabots sur le marbre avec un son mat. Il renifla le corps prostré de l’ancien tyran avec un souverain mépris, puis se tourna paisiblement vers Maëlys, frottant son museau contre la tempe de la jeune femme.

Maëlys reposa lentement la coupe empoisonnée sur l’autel, sans qu’une seule goutte n’en fût renversée. Elle se tourna vers les barons, les chevaliers et les dignitaires pétrifiés dans leurs habits de fête.

— Votre roi a voulu utiliser un animal pour masquer sa couardise, dit-elle d’une voix qui ne portait nulle haine, mais la fermeté inébranlable de la terre. Mais les bêtes sauvages ont plus de discernement que les cours corrompues. Elles reconnaissent la justice là où vous ne voyez que des titres.

Le duc de Charny contempla le roi vaincu, brisé et incapable de régner, puis posa son regard sur la paysanne debout aux côtés du monstre noir apaisé. Il comprit que le pouvoir venait de changer de rive, non par le droit du sang, mais par celui de la volonté et du courage. Le royaume avait besoin d’un maître qui ne craignait ni la poussière, ni la vérité, ni la force des éléments.

Le vieux seigneur fit un pas en avant, dégaina lentement son épée de cérémonie, s’agenouilla sur le marbre glacé et posa la lame nue devant les bottes de Maëlys.

L’un après l’autre, les barons du Conseil royal, las de la terreur d’un despote médiocre, imitèrent le geste ancestral. Le cliquetis des armures résonna dans toute la cathédrale comme une vague irrésistible. Même l’archevêque baissa la tête, comprenant que le destin du trône venait d’être scellé sous le regard d’un étalon indompté.

Maëlys ne ramassa pas la couronne d’or qui avait roulé sur les marches. Elle regarda l’assemblée prosternée, puis flatta doucement l’encolure de Balthazar.

— Gardez votre or pour rebâtir les fermes et soulager vos provinces, dit-elle aux nobles qui n’osaient plus lever les yeux. Je n’ai pas besoin d’un trône de velours pour régner sur ce que la force et la loyauté m’ont déjà accordé.

D’un bond agile, elle se hissa une nouvelle fois sur le dos puissant de la bête noire. Sans attendre les acclamations tardives de la cour, elle fit faire demi-tour à l’étalon. Les lourdes portes de bronze étaient grandes ouvertes sur la nuit d’orage qui venait enfin d’éclater, lavant le ciel de ses vapeurs étouffantes.

Au galop, la fille de la terre et le souffle noir s’élancèrent à travers la nef déserte, franchirent le porche monumental et disparurent dans les plaines battues par la pluie, emportant avec eux la terreur des tyrans et l’aurore d’un règne nouveau.