Maëlys leva la main droite, non pas vers le chanfrein ou les yeux, mais très bas, vers son propre genou, la paume tournée vers le ciel. Elle laissa l’animal venir respirer la sueur de sa peau, le sel de ses doigts et l’odeur des herbes sauvages qu’elle avait écrasées dans ses poches avant de venir.

Balthazar souffla longuement. Une vapeur chaude et humide enveloppa le visage de la paysanne. Puis, la bête posa le bout doux et velouté de ses naseaux au creux de la paume calleuse.

Alors seulement, Maëlys posa son regard sur la bête. Mais ce qu’elle vit dans la prunelle sombre du cheval ne releva pas de la sauvagerie : c’était une détresse immense. En glissant très lentement ses doigts le long de la ganache, Maëlys remonta vers l’oreille droite de l’étalon. Là, enfoui sous une crinière emmêlée et durcie par la boue, un éclat d’acier brisé – reste d’un mors d’entraînement barbare infligé des semaines plus tôt – s’était incrusté profondément dans les chairs enflammées de l’animal. Chaque traction sur les rênes, chaque mouvement brusque des cavaliers précédents avait enfoncé ce fragment de métal dans l’os de la bête, la rendant folle de rage et de douleur.

« Tu n’es pas enragé, murmura Maëlys dans un souffle que le vent seul porta. Tu es juste torturé par leur ignorance. »

D’un mouvement d’une douceur infinie, elle caressa la base de la nuque, trouvant le point exact où le nerf s’apaisait. Balthazar poussa un long gémissement sourd, fermant à demi les paupières. Puis, calculant son geste avec la précision d’une guérisseuse, elle saisit fermement l’extrémité du morceau d’acier rouillé. Elle savait qu’elle n’aurait qu’une seule fraction de seconde. Si elle échouait, la douleur ferait voler son corps en éclats.

Elle tira d’un coup sec et net.

Le sang jaillit, tiède et noir, tachant sa manche de toile. Balthazar poussa un hennissement déchirant et se cabra instantanément, ses sabots antérieurs battant le ciel au-dessus de sa tête. La foule poussa un cri d’effroi ; le roi sourit, croyant enfin voir la fin du supplice de la paysanne.

Mais en retombant sur ses quatre fers, le cheval ne chargea pas. Il secoua furieusement la tête, projetant des gouttes de sang dans la poussière. Puis, soudain, la douleur insupportable qui lui vrillait le crâne depuis des mois cessa d’irradier. Un apaisement indicible envahit ses yeux sombres. L’étalon baissa la tête, regarda Maëlys qui tenait le morceau de fer ensanglanté au creux de sa main, et laissa échapper un long soupir d’épuisement.

Il fit un pas, baissa son encolure massive et vint appuyer son front lourd contre l’épaule de la jeune femme, cherchant la protection de celle qui venait de le libérer de son enfer.

Maëlys passa un bras autour de ce cou d’ébène. Sans harnais, sans selle, sans la moindre contrainte, elle posa une main sur le garrot puissant, prit appui avec la grâce souple de ceux qui ont grimpé aux arbres dès l’enfance, et se hissa sur le dos nu de la bête sauvage.

Le silence dans l’arène n’était plus seulement respectueux ; il était pétrifié.

D’une légère pression des genoux, sans prononcer un mot, Maëlys guida l’étalon noir. L’animal, docile comme un agneau sous la conduite de sa maîtresse mais fier comme une divinité de l’orage, entama un trot élégant et puissant à travers la lice. Il contourna l’arène avec une majesté insolente, obéissant au moindre souffle de la jeune fille, avant de s’arrêter exactement sous la tribune royale.

Maëlys leva la tête. Ses yeux croisaient désormais ceux de Léopold à la même hauteur. Elle jeta le morceau de fer ensanglanté sur le tapis de velours, aux pieds du souverain. Le métal résonna d’un tintement sinistre sur la pierre.

— Votre bête est domptée, Majesté, dit-elle d’une voix claire qui porta jusqu’aux derniers rangs de la foule. Votre parole d’honneur a été donnée devant vos pairs et devant le ciel.

Le visage de Léopold avait perdu toute couleur. Le rictus moqueur s’était transformé en un masque de fureur contenue. Autour de lui, les ducs, les comtes et les évêques échangeaient des regards inquiets. Un roi ne pouvait se dédire devant toute sa cour sans détruire le fondement même de son autorité féodale : la foi jurée. Mais épouser une fille de rien, une souillon sortie des fanges du royaume ? C’était une humiliation sans précédent pour la dynastie des Valois-Marc.

— Une promesse royale ne se marchande pas, murmura le vieux chancelier à l’oreille du roi, le visage livide. Si vous rompez ce serment public, les barons du Nord saisiront ce prétexte pour crier à la félonie. Vous devez la faire entrer au palais… ou la faire disparaître dignement.

Léopold serra les poings jusqu’à s’en blanchir les jointures. Il avala sa bile, composa un sourire de parade et écarta les bras d’un geste théâtral :

— Que les trompettes sonnent ! cria-t-il d’une voix feinte. Le roi tient toujours parole ! Préparez les bains de soie et les robes de noces pour notre future reine !

La foule acclama, plus par soulagement que par ferveur, mais dans le regard de Léopold, Maëlys lut immédiatement son arrêt de mort. Elle savait que les murs du château étaient plus traîtres que les sabots d’un étalon enragé. Elle serra les cuisses contre les flancs de Balthazar, consciente que la véritable bataille ne faisait que commencer.

Dès le lendemain de son entrée à la forteresse d’Amboise, Maëlys comprit les règles invisibles de sa nouvelle prison. On lui ôta ses hardes de paysanne pour l’enfermer dans des corsets de velours si serrés qu’ils lui brisaient les côtes. Des camérières aux sourires perfides lui lavaient la peau avec des huiles parfumées destinées à masquer l’odeur de la paille, tandis que les nobles chuchotaient sur son passage des quolibets empoisonnés.

Mais la plus grande cruauté fut réservée à Balthazar. Le roi avait ordonné que l’étalon soit enfermé dans les écuries basses, au fond des douves humides, sous la garde de soldats armés de piques, avec interdiction formelle pour Maëlys de s’en approcher. Léopold voulait couper le lien mystérieux qui unissait la fille à la bête.