Chaque soir, lors des banquets préparatoires aux noces forcées, Léopold la soumettait à des épreuves insidieuses. Il l’interrogeait devant les ambassadeurs étrangers sur les traités de paix latins, sur la généalogie des familles princières, espérant la voir balbutier et faire étalage de son ignorance crasse.

Mais Maëlys, bien qu’illettrée dans les livres des clercs, possédait une vivacité d’esprit forgée par la survie. Elle répondait avec le bon sens implacable de la glèbe, désarmant les rhéteurs de cour par des vérités si nues qu’elles en devenaient humiliantes pour ceux qui se cachaient derrière des artifices rhétoriques. Lorsque l’archevêque lui demanda d’un ton condescendant quelle était la vertu première d’un souverain chrétien, elle répondit sans ciller :

— De savoir quand son peuple a faim avant que les fourches ne lui rappellent la forme du pain.

La cour rit sous cape, et la haine de Léopold ne fit que croître.

Trois jours avant la célébration du mariage, dans la pénombre de ses appartements privés, le roi reçut son maître des poisons, un apothicaire lombard aux doigts noircis par l’argent et le mercure.

— Les noces doivent avoir lieu, souffla Léopold en fixant la cheminée flamboyante. Mon honneur l’exige. Mais la reine ne survivra pas à sa première nuit de noces. Un malaise soudain, une fièvre des marais contractée dans son enfance… Veillez à ce que le venin ne laisse aucune trace sur les lèvres ni dans les entrailles.

Ce que le roi ignorait, c’est que les murs épais du vieux donjon possédaient des oreilles. Dame Aliénor, une ancienne nourrice de la famille royale tombée en disgrâce et reléguée au service des buanderies, avait tout entendu depuis le conduit d’aération des cuisines. Aliénor n’avait aucun amour pour Léopold, un tyranneau capricieux qui avait fait pendre son propre fils pour une simple carpe braconnée dans les étangs royaux.

À la faveur de la nuit, Aliénor se glissa dans les appartements de Maëlys.

— Fuis, mon enfant, murmura la vieille femme en lui saisissant les poignets. Le vin de la coupe nuptiale sera ton linceul. Il ne te laissera jamais porter la couronne plus d’une heure.

Maëlys ne trembla pas. Elle regarda par la haute fenêtre à meneaux qui donnait sur les cours intérieures plongées dans l’obscurité. Au loin, dans les profondeurs des écuries de pierre, un hennissement sourd déchira la brume nocturne : Balthazar veillait.

— Si je fuis à pied par les chemins, ses chiens me déchiquèteront avant l’aube, répondit la jeune femme avec une froideur lucide. Et mes terres resteront entre les mains de ses baillis rapaces. Je n’ai pas bravé la mort dans l’arène pour mourir comme un lièvre dans un fossé.

— Que peux-tu faire contre un roi et son armée ? sanglota la vieille femme.

— Ce qu’il m’a appris lui-même : utiliser sa propre fierté pour briser ses reins.

Le jour des noces arriva sous un ciel lourd, chargé d’éclairs silencieux qui embrasaient l’horizon au couchant. La cathédrale royale resplendissait de mille cierges de cire vierge. Les orgues déversaient leurs accords grandioses sous les voûtes de pierre, tandis que l’aristocratie du royaume, parée d’or et d’hermine, s’entassait sur les bancs de chêne ciré.

Léopold attendait devant le maître-autel, vêtu d’un manteau de velours cramoisi brodé de perles fines, le regard sombre et triomphant. Il tenait déjà la coupe d’or cérémonielle qui scellerait le pacte après la bénédiction épiscopale. Dans ce calice ciselé reposait un vin doux d’Aquitaine, mélangé à quelques gouttes d’une essence incolore tirée de la belladone sauvage.

Les lourdes portes de bronze de la cathédrale s’ouvrirent à deux battants.

Un frisson glacial parcourut l’assemblée. Maëlys n’était pas vêtue de la robe de satin blanc que les dames de compagnie lui avaient préparée. Elle avait rejeté la traîne et les parures. Elle portait une simple tunique de cuir sombre, ajustée à sa taille par une corde de chanvre, et de hautes bottes de voyageur. Ses cheveux dénoués tombaient sur ses épaules comme une crinière sauvage.

Et elle n’entrait pas seule.

Derrière elle, marchant sur les dalles de marbre consacrées, avançait Balthazar.

Un cri d’indignation sacrilège monta de la nef. L’archevêque laissa choir son goupillon d’argent ; les dames se levèrent avec effroi pour fuir la trajectoire de l’animal. Les soldats de garde dégainèrent leurs épées, mais la bête n’avait rien d’un intrus désordonné. Elle marchait d’un pas lent, mesuré, les sabots claquant sur le marbre avec la régularité d’un glas funèbre. Aucune selle ne blessait son dos, aucune bride ne retenait sa tête haute et fière.

— Sacrilège ! hurla Léopold, le visage empourpré de colère. Gardes, abattez cette bête et saisissez cette insolente !

— Arrêtez-vous tous ! lança Maëlys, et sa voix eut un écho si puissant, si chargé d’une autorité naturelle, que les piquiers hésitèrent, immobiles sur les marches du chœur.

Elle marcha droit vers l’autel, guidant l’étalon d’un simple geste de l’épaule. Elle s’arrêta à deux pas de Léopold. Balthazar souffla sur le calice d’or posé sur la nappe d’autel, ses naseaux frémissants rejetant l’odeur amère que le vin sucré tentait de dissimuler.

— Vous avez promis d’épouser celle qui dompterait votre cheval le plus indomptable, Léopold, prononça-t-elle avec une sérénité terrifiante. Mais un roi digne de ce nom doit être capable de partager ce qu’il offre à sa fiancée.

Avant que quiconque ne puisse intervenir, Maëlys s’empara du calice d’or. Léopold fit un pas en arrière, la sueur perlant soudain sur son front.

— Que fais-tu ? bégaya-t-il. Le rituel exige que l’archevêque bénisse la coupe avant…

— Le rituel est pour les hommes d’honneur, coupa-t-elle. Dans nos campagnes, lorsque deux hommes scellent un pacte, ils boivent à la même écuelle pour prouver qu’aucun traître n’a souillé la source. Buvez le premier, mon seigneur. Buvez à notre mariage.

Elle tendit la coupe d’or vers le souverain.

Léopold resta figé. L’apothicaire lombard, dissimulé derrière un pilier de la nef, tentait déjà de se glisser vers les issues sombres de la crypte. Les barons commencèrent à murmurer. Les regards se tournèrent tous vers la main tremblante du roi, qui refusait de toucher le calice royal.