Carmine fit un pas supplémentaire. Il dominait Marchand de toute sa stature. Quand il parla, son ton était si bas qu’il semblait réservé aux oreilles du promoteur, bien que chaque mot fût gravé dans l’air ambiant.
« Tu as pris la boulangerie d’un père. Tu as volé trois ans de la vie de sa fille. Tu les as ruinés, brisés, exilés dans la misère pour couler du béton sur leurs vies. Mais tu as commis une erreur de calcul impardonnable, Lucien. »
Marchand tremblait de tout son corps, incapable d’articuler une défense. « La… laquelle ? »
« Tu as envoyé Eleanor Fontaine travailler chez moi », murmura Carmine. « Et personne ne touche à ce qui vit sous mon toit. »
Au même instant, des sirènes retentirent au dehors. Deux voitures de la police d’État de Louisiane et un véhicule du bureau du Procureur fédéral s’immobilisèrent avec fracas devant l’auvent vitré, leurs gyrophares bleus et rouges balafrant les dorures de l’hôtel. Des agents fédéraux en vestes sombres franchirent les portes tournantes, menottes à la main.
Benny Romano esquissa un sourire en coin en voyant les fédéraux s’avancer vers Marchand pour lui lire ses droits.
Carmine ne resta pas pour assister à l’humiliation finale. Il tourna le dos au spectacle de la chute. Il s’arrêta un instant devant le fauteuil d’Emmett. Le vieil artisan boulanger le regarda, les yeux embués de larmes, et posa sa main noueuse sur celle de Carmine.
« Merci… monsieur Orsini », murmura le vieillard avec effort.
Carmine hocha sobrement la tête. « Rentrez chez vous, Emmett. Votre fille a une vie à reconstruire. »
Nell s’approcha de Carmine alors qu’il franchissait le seuil du palace pour regagner la rue. La pluie avait cessé ; une lumière douce d’automne perçait à travers les nuages au-dessus du Mississippi.
« Pourquoi avez-vous fait tout ça pour moi, Carmine ? » demanda-t-elle, cherchant une dernière fois la faille dans l’armure de cet homme redouté de tous. « Vous auriez pu ignorer cette coupure de journal. Vous auriez pu me laisser lustrer vos couverts. »
Carmine s’arrêta au bas des marches de pierre. Il fixa l’horizon où s’élevaient les toits du Quartier Français.
« Parce qu’un jour, Eleanor, quelqu’un a fermé une porte derrière moi et a mis le feu », dit-il d’une voix neutre, sans amertume ni pitié. « Et il n’y avait personne pour poser les bonnes questions. »
Il monta dans la berline noire. Benny démarra le moteur dans un grondement feutré.
Nell resta sur le trottoir, les mains serrées autour de celles de son père, regardant la voiture disparaître au tournant de l’avenue, là où l’air ne sentait plus la suie, mais le vent pur venu du grand fleuve.