« On fait comment, patron ? » demanda Benny en glissant la main sous sa veste pour vérifier le chamois de son holster. « On cogne ou on négocie ? »
« On entre », répondit simplement Carmine. « Les gens qui travaillent pour Marchand la nuit ne sont pas payés assez cher pour mourir pour lui. »
Nell descendit la première, le souffle court. L’air de la campagne sentait la terre pourrie et l’eau stagnante. Elle marchait vers la porte d’entrée vitrée avec une détermination presque spectrale. Carmine marchait à un pas de distance, silencieux, imposant.
La porte de nuit était verrouillée de l’intérieur. Carmine frappa trois coups mesurés contre la vitre épaisse. Un garde de sécurité d’une cinquantaine d’années, l’uniforme froissé et le ventre proéminent, apparut dans le couloir avec une lampe torche. En voyant trois silhouettes dans la nuit, il fronça les sourcils et pointa la torche vers eux avant d’entrebâiller le battant.
« Les visites sont terminées depuis dix-huit heures. Foutez le camp ou j’appelle le shérif. »
Carmine glissa calmement le pied dans l’ouverture. Sa main gauche repoussa le battant avec une force qui fit trébucher le garde. Benny s’engouffra à la vitesse de l’éclair, saisit l’homme par le col de sa chemise et lui plaqua le canon froid de son automatique sous la mâchoire. Le garde poussa un couinement étouffé, les yeux exorbités.
« Pas un mot », chuchota Benny à son oreille avec un calme terrifiant. « Ce monsieur s’appelle Carmine Orsini. Si tu as déjà ouvert un journal dans cet État, tu sais que crier n’est pas une stratégie d’avenir pour toi. »
La sueur perla instantanément sur le front du gardien. « O… Orsini ? Qu’est-ce que vous voulez ? Il n’y a pas d’argent ici… »
Carmine s’avança dans le hall qui empestait l’eau de Javel et la purée réchauffée. « Emmett Fontaine. Quel étage ? »
Le veilleur déglutit péniblement. « Chambre 114. Au rez-de-chaussée. Au bout du couloir ouest. Mais… vous n’avez pas le droit. Le dossier est classé réservé… »
« Ferme ta gueule et donne la clé passe-partout », ordonna Benny en lui arrachant le trousseau attaché à son ceinturon.
Nell n’attendit pas la suite. Elle s’élança dans le long couloir éclairé par des tubes fluorescents qui grésillaient faiblement. Ses pas résonnaient sur le lino jauni. Carmine la suivait sans se presser, ses pas étouffés par ses richelieus en cuir souple.
110… 112… 114.
La porte était une lourde dalle de bois peint en vert d’eau, fermée par une poignée sans serrure extérieure, mais bloquée par un loquet mécanique de sécurité. Benny rejoignit Nell d’un pas vif, glissa la clé dans le loquet, tourna le barillet. Un déclic métallique sec rompit le silence du couloir.
Nell posa la main sur la poignée. Soudain, ses doigts tremblèrent violemment. Elle qui avait bravé le feu et l’humiliation paraissait pétrifiée devant ce rectangle de bois. Si Carmine s’était trompé ? Si elle ne trouvait qu’un étranger, ou pire, un lit vide ?
Carmine posa sa main gantée de cuir sur l’épaule de la jeune femme. Le contact était ferme, presque fraternel dans sa rigueur. « Ouvrez, Eleanor. C’est à vous de voir. »
Elle poussa la porte.
La chambre était minuscule et dépouillée. Un lit médicalisé à manivelle, un fauteuil en skaï élimé, une table de chevet en mélaminé avec un pichet d’eau en plastique. La fenêtre donnait sur un mur de briques aveugle.
Sur le lit, un homme était assis à demi, le dos calé contre deux oreillers plats. Il avait des cheveux d’un blanc de craie, coupés ras. Ses joues étaient creusées, et une longue cicatrice rose serpentait le long de son cou, disparaissant sous l’encolure d’un t-shirt en coton gris : la brûlure du retour de flamme. Ses mains reposaient sur un plaid écossais râpé. Ses yeux, d’un brun doux mais voilés par une brume profonde, se tournèrent lentement vers la porte qui venait de s’ouvrir.
« Papa ? » souffla Nell.
Le mot était si faible qu’il semblait s’être perdu dans les replis de la pièce.
L’homme cligna des paupières plusieurs fois. Il remua les lèvres sans qu’aucun son ne sorte d’abord. Puis, avec une lenteur douloureuse, sa main droite tremblante se souleva de quelques centimètres.
« … La vanille », dit-il d’une voix éraillée, cassée par la fumée d’il y a trois ans. « Tu… tu as mis la vanille dans le pétrin, ma puce ? »
Un cri sourd s’échappa de la gorge de Nell. Elle s’effondra à genoux au bord du matelas, enfouissant son visage contre la poitrine de l’homme, ses bras enserrant cette silhouette amaigrie qu’on lui avait dit réduite en poussière. « Oui, papa… oui, j’ai mis la vanille… je suis là. Je suis là, papa… »
Emmett posa sa main osseuse sur la chevelure sombre de sa fille. Ses yeux troubles montrèrent une étincelle de lucidité foudroyante. « Nell… La porte était fermée. J’ai tiré sur la poignée… La chaîne… Pourquoi ils ont mis une chaîne, Nell ? »
Carmine, adossé au chambranle de la porte, croisa les bras. Son regard glissa sur le vieil homme et sur la fille en pleurs. Chaque mot prononcé par Emmett Fontaine était un clou supplémentaire planté dans le cercueil de Lucien Marchand.
« Benny », dit Carmine sans hausser le ton.
« Oui, patron ? »
« Appelle notre ambulance privée. On sort Emmett d’ici tout de suite. Il sera installé dans ma propriété de Garden District d’ici l’aube, avec deux infirmières et mon médecin personnel. »
« Et Marchand ? »
Carmine jeta un coup d’œil à sa montre. « Marchand a une conférence de presse demain matin à dix heures pour l’inauguration de son nouvel hôtel de luxe. Celui bâti sur les cendres du pâté de maisons des Fontaine. Il pense que la ville lui appartient. Nous allons lui montrer à qui appartient le sous-sol. »
L’aube se leva sur La Nouvelle-Orléans dans une teinte de plomb et d’or sale.