— Non… non, c’est impossible ! se mit à hurler Julien en frappant le sol de ses poings. Je refuse ! Je ne finirai pas en prison !
Il se redressa brutalement, attrapa une poignée de boue et la jeta aux yeux de l’inspecteur Vaneau. Le vieil homme recula en se frottant le visage. Profondant de ce moment de confusion, Julien bondit vers la voiture noire restée le moteur tournant, monta côté conducteur et passa la première vitesse dans un crissement de pneus terrifiant.
— Julien, non ! cria Claire.
Le véhicule s’élança à toute allure sur le chemin de terre détrempé. Mais dans sa panique aveugle, Julien n’avait pas remarqué le gouffre béant masqué par les hautes herbes au virage de la décharge — l’ancienne carrière d’extraction profonde de plus de vingt mètres.
Les pneus de la voiture noire perdirent toute adhérence sur le sol meuble. Le véhicule glissa latéralement, défonça la fragile barrière en bois de protection et bascula dans le vide.
Un fracas assourdissant de tôle froissée et de verre brisé résonna au fond du précipice, suivi d’une explosion soudaine qui illumina la nuit d’un éclat orangé sanglant. Puis… plus rien. Rien que le crépitement du feu étouffé par la pluie tombante.
PARTIE 6 : L’AUBE D’UNE NOUVELLE VIE
Cinq véhicules de police et deux ambulances fondirent sur la décharge quelques secondes plus tard, leurs projecteurs balayant la scène de désolation. Des policiers en uniforme sortirent rapidement, armes au poing, avant de réaliser que le danger était écarté et de se précipiter vers le bord du ravin.
Claire s’effondra sur les genoux, le corps secoué de sanglots incontrôlables. Dix ans de mariage, dix ans de souvenirs, d’amour prétendu et de projets d’avenir venaient de s’effondrer au fond d’un gouffre en flammes. Elle avait aimé un fantôme, un illusionniste sans conscience.
Une main douce et fraîche se posa doucement sur son épaule.
Claire leva les yeux. Sarah était là, debout à côté d’elle. Son voile avait été emporté par le vent, mais son visage affichait une paix retrouvée. La pluie lavait la terre qui souillait sa robe de mariée.
— C’est fini, Claire, chuchota Sarah. Le mensonge a pris fin.
— Comment avez-vous pu supporter cela ? demanda Claire dans un souffle. Comment avez-vous pu vivre en sachant ce qu’il vous avait fait ?
Sarah regarda le ravin où les pompiers descendaient déjà pour tenter d’éteindre l’incendie du véhicule.
— Pendant longtemps, je n’ai ressenti que de la haine et du vide, dit Sarah. Mais lorsque la mémoire m’est revenue l’année dernière, j’ai compris que Julien ne m’avait pas seulement volé mon passé ; il continuerait à me voler mon présent si je le laissais punir son âme dans l’ombre. Il fallait que la lumière soit faite. Pour moi. Pour mon père… et pour vous.
L’ancien inspecteur Vaneau s’approcha et posa une couverture de survie en aluminium sur les épaules de Claire.
— Les secours vont vous examiner, madame Morel. Vous êtes en état de choc.
Claire regarda la benne métallique où, quelques minutes plus tôt, elle avait jeté l’alliance de Julien. La bague gisait là, au milieu des détritus, symbole dérisoire d’une vie bâtie sur le crime.
— Je ne veux plus jamais porter son nom, dit Claire, sa voix retrouvant une fermeté nouvelle malgré les larmes.
— Vous reconstruirez votre vie, Claire, répondit Sarah avec un sourire empreint de compassion. Nous le ferons toutes les deux.
Deux mois plus tard.
Le soleil matinal de décembre éclairait doucement le petit cimetière surplombant la ville. L’air était frais et pur, débarrassé des brumes toxiques de l’automne.
Claire Morel — qui avait désormais repris son nom de jeune fille, Claire Valette — marchait lentement le long de l’allée centrale. Elle portait un bouquet de lys blancs dans ses mains.
Elle s’arrêta devant une tombe récente, magnifiquement fleurie. Sur la stèle de marbre blanc, on pouvait lire :
« Ici repose symboliquement le passé. Que la vérité apporte enfin la paix. »
Cette tombe n’était pas celle de Julien. Son corps calciné avait été emporté sans cérémonie dans le carré des indigents après la clôture de l’enquête policière qui avait révélé l’ampleur de ses détournements et de ses fictions judiciaires.
Cette stèle avait été erected par Sarah et son père pour marquer la fin officielle des dix années de disparition. C’était la sépulture du souvenir de la jeune fille amnésique qu’elle avait été, afin de pouvoir enfin renaître.
Une ombre se posa à côté de Claire.
Sarah était là. Elle ne portait plus de robe de mariée, mais un élégant manteau beige et un écharpe colorée. Sa cicatrice à la mâchoire était toujours visible, mais ses yeux brillaient d’une vitalité nouvelle.
— Je savais que je vous trouverais ici ce matin, dit Sarah en lui offrant un doux sourire.
— Je voulais déposer ces fleurs avant d’embarquer pour mon vol, répondit Claire en posant le bouquet sur le marbre. Je pars pour le sud de la France cet après-midi. J’ai vendu la maison. Je recommence tout à zéro.
— C’est une excellente décision. La mémoire a besoin d’espace pour se régénérer.
Les deux femmes marchèrent côte à côte vers la sortie du cimetière, contemplant la ville qui s’éveillait sous la lumière dorée de l’hiver.
— Et vous, Sarah ? Que allez-vous faire maintenant ?
— Mon père et moi rouvrons notre cabinet d’expertise comptable et d’investigation privée, répondit Sarah avec une touche de fierté dans la voix. J’ai perdu dix ans de ma vie, Claire. Je ne compte pas en gaspiller une seule minute de plus. Nous allons aider d’autres victimes de personnes comme Julien à retrouver la vérité.
Arrivées aux grilles du cimetière, les deux femmes s’arrêtèrent et se regardèrent longuement. Dix jours plus tôt, elles étaient des inconnues reliées par le même monstre. Aujourd’hui, elles étaient liées par une survie partagée et un profond respect mutuel.
Sarah tendit la main à Claire. Claire la prit, puis, dans un mouvement spontané, l’enlaça chaleureusement.