Le capitaine de police sortit une paire de menottes en acier argenté de sa poche latérale. Le cliquetis métallique du mécanisme se répercuta contre les hauts plafonds ornés de stucs. « Monsieur Thomas Belmont, veuillez placer vos mains dans le dos. Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous. »
« Ne le touchez pas ! cria Évelyne, perdant toute contenance, ses ongles griffant l’air. Vous ne savez pas qui nous sommes ! Nous sommes les Belmont ! Nous avons bâti cette région ! Vous n’avez pas le droit d’humilier mon fils ainsi ! »
« Votre nom est une coquille vide, madame, trancha Marc avec une rigueur implacable. Votre grand-père a ruiné votre lignée il y a un demi-siècle. Sans la fortune discrète de mademoiselle de Saint-Hilaire, vous seriez à la rue depuis sept ans. Les dix mille dollars par mois qui finançaient vos fourrures, vos thés et vos galas de charité ne provenaient d’aucune rente familiale. C’est Claire qui payait chaque centime, par compassion pour un héritage mourant que vous avez souillé par votre ingratitude. »
Évelyne ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Son teint passa de la terreur à une pâleur spectrale. Elle tourna des yeux éperdus vers Thomas, puis vers Édouard, avant de réaliser la portée du gouffre qui venait de s’ouvrir sous leurs pieds. L’argent, le statut, l’estime de leurs pairs, la respectabilité dont ils se paraient comme d’une armure d’or : tout cela n’avait été qu’une illusion entretenue par la femme qu’ils venaient de frapper et de chasser.
Deux policiers encadrèrent Thomas, lui liant les poignets derrière les reins. L’homme qui, la veille encore, bombait le torse et aboyait des ordres n’était plus qu’un pantin brisé, les yeux humides, le col de chemise froissé.
« Claire… pitié. Ne fais pas ça. Si je vais en prison, je ne m’en relèverai jamais. La réputation de notre famille sera anéantie. Dis-leur que c’était un malentendu. Je signerai tout ce que tu veux. Je renoncerai à tout ! »
Je m’approchai de lui jusqu’à ce que mon visage ne soit qu’à quelques centimètres du sien. Je n’avais ni haine ni triomphe dans le regard, seulement cette sévérité glaciale propre à ceux qui ont trop longtemps pardonné.
« Tu as déjà renoncé à tout la nuit dernière, Thomas. Lorsque ta main a touché ma joue, ce n’est pas mon autorité que tu as brisée, c’est ta liberté. Tu n’es plus rien dans cette maison. Tu n’es plus rien dans ma vie. Tu n’es qu’un faussaire qui devra répondre de chaque signature volée, de chaque dollar extorqué, devant les tribunaux. »
Je me tournai vers le responsable de la police judiciaire. « Capitaine, faites sortir ces personnes. Les agents de sécurité privée que j’ai engagés sont au portail pour superviser la fermeture totale du domaine. »
« Attendez ! s’écria Évelyne alors qu’un policier la prenait poliment mais fermement par le coude pour la diriger vers la sortie. Mes bijoux ! Mes malles ! Nous avons le droit de récupérer nos affaires personnelles ! »
« Un inventaire complet sera dressé par l’huissier ici présent, intervint Marc, désignant son confrère qui avait déjà sorti sa tablette numérique et son stylet. Tout ce qui n’a pas été acheté avec vos propres revenus déclarés — ce qui, d’après les relevés fiscaux des cinq dernières années, s’élève à une somme dérisoire — sera placé sous séquestre conservatoire pour rembourser le préjudice subi par Aurelia Capital. Vous recevrez une valise avec vos vêtements de base à l’adresse de votre choix, si vous en trouvez une d’ici ce soir. »
La descente le long du perron fut un calvaire public. Sous la pluie battante qui redoublait d’intensité, les journalistes locaux et deux caméras de chaînes régionales, prévenus anonymement une heure plus tôt, attendaient déjà derrière les grilles entrouvertes. Les flashs crépitèrent sans pitié, illuminant les menottes de Thomas, les larmes de rage d’Évelyne tentant de masquer son visage avec son sac à main de contrefaçon, et la démarche affolée d’Édouard poussé vers le fourgon de police.
L’histoire qui devait s’achever dans le secret feutré d’un salon aristocratique éclatait aux yeux du monde entier : les prestigieux Belmont n’étaient rien d’autre que des escrocs doublés d’ingrats, déchus par leur propre avarice.
Je restai un long moment sur le haut des marches, observant les véhicules de gendarmerie s’éloigner sur l’allée gravillonnée, leurs gyrophares bleus peignant l’écorce des chênes centenaires d’éclats spectraux. Marc s’approcha doucement de moi, tenant un parapluie noir au-dessus de nos têtes.
« La procédure de divorce pour faute grave et violences conjugales est déjà déposée au greffe, Claire. Le dossier pénal est tellement solide qu’aucun juge n’accordera la moindre libération sous caution avant le procès. Ils ont laissé trop d’empreintes, trop d’écrits, trop d’arrogance derrière eux. »
« Combien de temps, Marc ? demandai-je sans détacher mes yeux de la grille qui se refermait lourdement sous le contrôle des vigiles. »
« Pour le faux en écriture publique et l’escroquerie au prêt hypothécaire aggravée, il risque entre cinq et sept ans de réclusion criminelle ferme. La mère et le frère seront poursuivis pour complicité et recel. Tout ce qu’ils possédaient encore sera saisi pour couvrir les frais de justice et les dommages-intérêts. Ils sont ruinés, Claire. Définitivement. »
Je hochai la tête, inspirant l’air pur et humide de la forêt environnante. L’air semblait soudain débarrassé de cette odeur de cigare bon marché et de parfum capiteux qui avait empoisonné ces murs durant trop de saisons.
Je rentrai dans le grand hall. Deux employés de nettoyage s’activaient déjà à effacer les traces de boue laissées par les intrus. Je montai lentement l’escalier vers mes appartements privés. Dans la chambre principale, les placards étaient encore entrouverts, témoins silencieux du saccage interrompu que ma belle-famille avait cru pouvoir mener à son terme.
Je m’approchai de la coiffeuse en marqueterie. Dans le miroir vénitien, mon reflet me renvoya l’image d’une femme debout, le teint clair, le port de tête altier. La trace sur ma joue gauche avait cessé de pulser ; elle n’était plus qu’un pâle souvenir, le sceau d’une page tournée pour toujours.