Évelyne descendit le grand escalier, vêtue d’un tailleur en crêpe noir, les yeux brillants d’une excitation fébrile. « N’oublie pas de demander l’acompte direct pour mes comptes à Zurich, Thomas. Cette insolente a osé couper ma mensualité ce matin. Elle va payer cher pour cet affront. »

La sonnette retentit. Thomas alla ouvrir lui-même, désireux d’incarner jusqu’au bout le seigneur des lieux accueillant ses partenaires d’affaires.

Mais sur le perron ne se trouvaient ni monsieur Keller, ni ses investisseurs.

Deux motards de la gendarmerie nationale encadraient le seuil, froids et impassibles sous leurs imperméables trempés. Derrière eux se tenaient maître Marc Varenne, un huissier de justice muni d’un épais dossier scellé à la cire rouge, et deux enquêteurs en civil de la brigade financière de la police judiciaire, accompagnés d’un représentant du procureur de la République.

Et juste derrière Marc, vêtue d’un trench-coat en cachemire beige, les cheveux soigneusement tirés en arrière, je me tenais immobile, le regard fixé dans celui de l’homme que j’avais épousé.

Thomas recula d’un pas, son teint hâlé virant instantanément au gris cendré. « Qu’est-ce que… Claire ? Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? Je t’ai ordonné de quitter les lieux hier soir ! Tu n’as aucun droit ici ! »

Évelyne s’avança, la voix stridente, pointant un index tremblant vers les officiers. « Messieurs, arrêtez cette folle immédiatement ! Elle s’introduit chez nous après avoir été chassée du domicile conjugal ! C’est une intruse ! »

L’huissier de justice, un homme d’une soixantaine d’années à la voix de baryton parfaitement posée, déploya un acte officiel orné du sceau de la République. « Monsieur Thomas Belmont, madame Évelyne Belmont, je vous signifie par la présente une ordonnance d’expulsion immédiate pour occupation sans titre, ainsi qu’une interdiction formelle d’accès au domaine des Ormes. »

« Quoi ? glapit Thomas, sa voix montant d’une octave dans une panique mal contenue. C’est absurde ! Cette maison appartient à ma famille depuis trois générations ! Nos armoiries sont gravées sur le fronton de la cheminée ! »

Marc esquissa un demi-sourire empreint d’un mépris poli. « Vos armoiries ont été posées par un tailleur de pierre il y a quatre ans, payé par les deniers de mademoiselle de Saint-Hilaire. Voici les titres authentiques certifiés par le service de la publicité foncière. Ce bien n’a jamais fait partie de la communauté, n’a jamais été la propriété de feu votre père, et n’a jamais été acquis avec le moindre centime de votre clan. La propriétaire unique et souveraine, par l’intermédiaire de la société Aurelia Capital, est mademoiselle Claire de Saint-Hilaire. »

« Tu mens ! hurla Thomas, les veines du cou saillantes. Claire, dis-leur ! Tu es ma femme ! Tes biens sont mes biens ! »

« Nous sommes mariés sous le régime de la séparation de biens pure et simple, Thomas, répondis-je enfin, d’une voix si basse et tranchante qu’elle imposa instantanément le silence dans le vestibule. Tu étais tellement empressé d’éviter que tes dettes antérieures ne m’atteignent lors de notre union que tu as toi-même exigé ce contrat chez le notaire. Tu as signé chaque clause de tes propres mains. »

Le capitaine de police judiciaire s’avança alors, écartant doucement l’huissier pour se placer face à Thomas. « Monsieur Belmont, nous n’en serions pas là pour une simple querelle civile de propriété. Nous sommes ici en exécution d’un mandat d’arrêt délivré par le parquet financier pour escroquerie en bande organisée, faux et usage de faux en écritures authentiques, et tentative de détournement d’actifs gagés. »

Le silence qui suivit fut si dense que le ruissellement de la pluie sur le toit de cuivre parut assourdissant.

Édouard, qui s’était tapi dans l’ombre de la galerie de tableaux, tenta de faire un pas en arrière vers la porte dérobée menant aux anciennes cuisines. Un gendarme en uniforme barra le passage avec une autorité tranquille. « Vous restez là, monsieur Édouard Belmont. Votre nom figure également sur le réquisitoire supplétif concernant la recherche de faux acquéreurs. »

« Non… non, c’est impossible ! bredouilla Évelyne, s’effondrant presque contre la console en acajou. Le prêt… la banque nous a dit que les fonds étaient débloqués ! On devait tout régulariser aujourd’hui ! »

« La banque ? repris-je en m’avançant de deux pas dans le grand hall, chaque claquement de mes talons sur le marbre blanc sonnant comme une sentence. Quelle banque, Évelyne ? Celle dont le directeur de succursale est sous les verrous depuis ce matin à six heures ? Cet homme qui a validé la fausse procuration avec ma signature imitée sur un document officiel pour vous accorder quatre millions et demi ? »

Thomas chancela, cherchant un appui qui se dérobait sous ses mains. Ses yeux exorbités fixaient le dossier brandi par l’officier de police.

« Monsieur Keller, votre prétendu acheteur providentiel, ajouta Marc en ajustant son pardessus, s’est révélé être particulièrement bavard lorsqu’il a découvert que la police judiciaire surveillait la transaction depuis quarante-huit heures. Il n’a fallu qu’une heure d’interrogatoire pour qu’il nous livre l’intégralité de vos correspondances, vos montages d’évasion fiscale vers les îles Caïmans, et la copie exacte du contrat de vente frauduleux. »

« Claire… supplia soudain Thomas, sa superbe s’effondrant d’un coup pour laisser place à une lâcheté pitoyable. Claire, écoute-moi. J’ai paniqué. Les affaires allaient mal… l’entreprise s’effondrait. J’ai fait ça pour nous, pour sauver notre rang, pour que nous puissions repartir de zéro ailleurs ! C’était pour notre avenir ! »

« Pour notre avenir ? demandai-je en croisant les bras, la tête légèrement penchée. C’est pour notre avenir que tu m’as frappée hier au visage devant ta mère ravie ? C’est pour notre avenir que tu as écrit à ta mère que dès que je serais chassée sous la pluie, vous empocheriez la totalité des fonds pour me laisser affronter seule la saisie judiciaire du manoir ? »