— Tais-toi, Marianne ! aboya Victor sans quitter Julien des yeux. Ce type est un mythomane, un maître-chanteur qui essaie de gonfler le prix de son silence parce qu’il crève de faim !
Julien secoua doucement la tête.
— Non, Victor. Je ne vends rien. Et je n’ai jamais eu l’intention de te faire chanter. Tu m’as méprisé dès la première seconde où j’ai franchi cette porte. Tu m’as jugé à mes vêtements trempés, à mon allure fatiguée, à l’odeur de pluie que j’apportais dans ton temple du luxe artificiel. Tu as pensé que parce que je n’avais rien, je n’étais rien. Que le respect était une marchandise indexée sur le cours de tes actions et la marque de ta montre.
Thomas Chassaigne intervint, essayant de reprendre une posture d’autorité juridique :
— Monsieur Julien, si vous tentez d’utiliser ces documents sans notre consentement, nos avocats déposeront une plainte immédiate pour diffamation, vol de données confidentielles et tentative d’extorsion. Vous n’aurez pas le temps de voir le jour que vous serez déjà sous les verrous. Nous avons les meilleurs cabinets de la capitale à notre solde.
Julien se tourna vers le jeune juriste avec un regard si pénétrant, si froidement lucide, que Chassaigne baissa les yeux vers sa serviette.
— Tes avocats ne pourront rien faire, mon garçon, déclara Julien avec un calme olympien. Parce qu’ils arrivent avec douze heures de retard.
Victor se leva brusquement, renversant sa flûte de champagne. Le liquide doré s’étala sur la nappe en une flaque scintillante qui vint lécher la clé USB.
— Qu’est-ce que tu racontes, imbécile ? rugit-il en saisissant Julien par le revers de son manteau mouillé. Tu as apporté la clé ! Elle est là !
Julien ne fit pas un geste pour repousser la main de Victor. Il le regarda avec une pitié sincère, presque douloureuse.
— Tu as toujours regardé les apparences, Victor. Tu regardes la forme d’un objet, le prix d’un vêtement, mais tu ne comprends jamais le fond. Cette clé USB ne contient rien. C’est une coquille vide, un bout de plastique que j’ai acheté trois euros au bazar de la gare.
Un silence de mort s’abattit sur la pièce. Seul le bruit étouffé du violoncelle filtrait encore à travers la tenture.
— La vraie copie, continua Julien d’une voix blanche, a été déposée ce matin à huit heures précises au greffe du pôle financier du tribunal de grande instance de Paris. Entre les mains du juge Van Kesteren. Tu le connais bien, je crois ? C’est celui que tes amis du ministère n’ont jamais réussi à faire muter.
Victor lâcha le manteau de Julien comme s’il venait de toucher un fer chauffé au rouge. Il tituba en arrière, heurtant sa propre chaise, son visage décomposé prenant une teinte cireuse sous la lumière du lustre.
— Tu as fait ça… balbutia Victor. Tu as osé… après tout ce que j’ai fait pour toi à l’université ? Tu nous as détruits ! Tu t’es détruit toi-même ! Tu n’auras rien, pas un sou, pas un centime ! Tu vas crever dans ton caniveau !
Marianne se leva à son tour, ramassant nerveusement son sac en crocodile d’une main tremblante, cherchant déjà la sortie du regard.
— Victor… dites-moi que ce n’est pas vrai. Dites-moi que ces comptes n’existent pas. Mon nom est sur les actes de constitution de la société faîtière ! Si le juge met son nez là-dedans, c’est la faillite, c’est la saisie de tous mes biens !
Julien s’approcha lentement de la table, ramassa la clé USB inutile sur la nappe trempée de champagne, et la glissa à nouveau dans sa poche.
— Tu m’as demandé au téléphone ce matin, Victor, combien valait ma dignité. Tu pensais que tout le monde avait un prix, parce que toi, tu t’es vendu il y a très longtemps pour un bureau en acajou et une veste bien coupée. Mais le respect ne s’achète pas avec les trophées de tes trahisons. La façon dont tu m’as traité ce soir ne dit rien sur ce que je vaux. Elle hurle simplement ce que tu es devenu : un homme vide, terrorisé par le vide qu’il a lui-même creusé sous ses pieds.
Julien se retourna et marcha tranquillement vers la porte du salon.
— Arrêtez-le ! cria Victor d’une voix brisée, presque étranglée, en se tournant vers Chassaigne. Appelle la sécurité ! Fais quelque chose, ne le laisse pas partir !
Mais personne ne bougea. Chassaigne regardait fixement son téléphone, les mains tremblantes, réalisant que le navire sombrait déjà et que chaque seconde passée à défendre son patron l’enfoncerait un peu plus dans la complicité criminelle. Marianne avait déjà atteint le couloir sans un mot d’adieu pour Victor, cherchant désespérément à joindre ses propres conseillers financiers avant l’ouverture des marchés asiatiques.
Julien ouvrit la double porte. Le maître d’hôtel, qui avait sans doute tout entendu à travers la boiserie, se tenait droit comme un piquet dans le vestibule. Mais cette fois, son regard hautain s’était effacé, remplacé par une lueur d’effroi et de stupeur devant la débâcle soudaine de l’homme le plus puissant de son carnet de réservations.
Julien ne jeta pas un regard en arrière. Il traversa le restaurant désert de son éclat illusoire, franchit les lourdes portes en acajou et retrouva la rue Montmartre.
Dehors, la pluie avait enfin cessé. L’air de Paris était frais, purifié par l’averse, sentant la terre mouillée des squares voisins et le goudron froid. Ses chaussures étaient toujours trouées, son manteau pesait lourdement sur ses épaules usées par les années d’injustice, mais pour la première fois depuis douze ans, la cage thoracique de Julien se dilatait sans entrave. Il respira à pleins poumons cette nuit noire, libre de toute dette, marchant d’un pas ferme vers la station de métro, laissant derrière lui les fantômes dorés d’un empire qui s’effondrait déjà dans le silence capitonné de leur propre néant.