— Victor, chéri, tu nous avais promis un spécialiste de l’audit pour régler cette transaction d’urgence. Tu ne nous avais pas dit que tu faisais dans l’assistance sociale ce soir. Si c’est pour une quête paroissiale, ma secrétaire a des consignes précises.
Thomas Chassaigne éclata d’un rire bref, presque mécanique, tandis que Victor savourait visiblement la scène. C’était là sa jouissance favorite : rappeler à ceux qui l’avaient connu avant sa gloire l’abîme infranchissable qu’il avait creusé entre leur poussière et son piédestal.
— Ne sois pas cruelle, Marianne, reprit Victor d’un ton faussement protecteur. Julien a été un garçon brillant jadis. Hélas, le génie sans le carnet d’adresses ne mène qu’au rayon des fins de série. Dis-moi, Julien, tu es venu à pied ? Ta vieille Peugeot n’a pas survécu au dernier contrôle technique, j’imagine ? Ou peut-être prends-tu le métro pour garder le contact avec le bas peuple ?
— Je prends le métro parce qu’il va plus vite que tes limousines à cette heure-ci, répondit Julien calmement, ses yeux fixant froidement ceux de son ancien camarade. Et je suis ici parce que tu m’as fait appeler trois fois depuis hier matin. Tu as même envoyé un coursier chez ma vieille mère à Vernon pour t’assurer que je viendrais.
Le sourire de Victor se figea imperceptiblement. La mention de Vernon et de la mère de Julien avait fait tomber le masque de légèreté un court instant. Marianne fronça légèrement les sourcils, sentant que sous le vernis des humiliations gratuites, une tout autre partition se jouait entre ces deux hommes.
Victor fit un geste de la main vers une chaise vide située au bout de la table, à l’opposé du service raffiné.
— Assieds-toi donc. Mais garde ton manteau, nous n’en avons pas pour la nuit. Tu as apporté ce que je t’ai demandé ?
Julien ne s’assit pas. Il fit trois pas en avant, brisant le cercle invisible que la richesse de ces gens traçait autour d’eux. Il posa sa main droite, rouge et glacée, sur le dossier de la chaise vide.
— Avant de parler de ce que j’ai, parlons de ce que tu m’as proposé, Victor. Ton message disait : « Une compensation définitive pour les services rendus autrefois, et la promesse d’une réhabilitation professionnelle discrète. » Est-ce que tes deux associés ici présents savent pourquoi tu as besoin de mes services ce soir ?
Marianne posa sa fourchette avec un cliquetis sec.
— Victor m’a informée que vous étiez en possession d’une sauvegarde technique concernant l’ancienne filiale luxembourgeoise du groupe, celle qui a fermé après la liquidation de 2018. Une simple formalité d’archivage pour finaliser notre entrée à la bourse de Francfort la semaine prochaine. Rien de bien passionnant.
Julien laissa échapper un rire bref, sans joie.
— Une formalité d’archivage ? C’est ainsi qu’il vous l’a vendu ? Tu n’as pas changé, Victor. Tu continues de maquiller les cadavres avec du fard de luxe avant de les présenter à tes actionnaires.
Victor tapa du plat de la main sur la table, faisant trembler les verres en cristal. Sa voix avait perdu sa feinte nonchalance aristocratique pour retrouver l’accent rauque et brutal de ses origines populaires qu’il passait sa vie à masquer.
— Assez de métaphores, Julien ! Tu es fauché, tu n’as pas un sou vaillant pour payer le traitement de ta mère, et tu vis dans une mansarde de dix-huit mètres carrés à Pantin dont le bailleur menace de t’expulser lundi prochain. Je sais tout de ta vie minable. Alors cesse de jouer les procureurs de la morale publique. Donne-moi le disque, et je signe un chèque de deux cent mille euros immédiatement. Pour toi, c’est une fortune. C’est dix ans de ton existence de rat d’archives. Pour moi, c’est le pourboire de mon architecte d’intérieur.
Le silence retomba sur le salon privé, alourdi par l’arrogance brutale de l’offre. Marianne esquissa une moue de mépris satisfaite, tandis que Chassaigne sortait déjà un carnet de chèques bancaires tiré sur une grande banque privée de Genève.
Julien regarda Victor droit dans les yeux. Il ne ressentait ni colère ni honte. Il se souvenait simplement du jour où, dans cette même chambre d’étudiant, Victor lui avait juré qu’ils ne deviendraient jamais comme ces requins cyniques qui régnaient sur la ville. L’argent n’avait pas seulement changé Victor ; il avait opéré sur lui une métamorphose chimique, dévorant chaque parcelle d’humanité pour ne laisser qu’une carcasse mécanique programmée pour la domination et le paraître.
— Deux cent mille euros, murmura Julien en sortant lentement sa main de sa poche. C’est beaucoup d’argent pour un manteau troué et des souliers qui prennent l’eau. Mais tu as fait une erreur de calcul, Victor. Comme toujours quand tu paniques. Tu penses que le monde entier s’achète avec des billets de banque parce que c’est le seul langage que tes courtisans comprennent.
Julien posa la clé USB sur la nappe blanche, juste à côté de l’assiette dorée de Victor.
Le petit morceau de plastique noir détonnait affreusement au milieu des argenteries et des bougies parfumées. Victor baissa les yeux sur l’objet, et pour la première fois de la soirée, Julien vit une ombre de panique traverser ses pupilles dilatées.
— Elle est complète ? demanda Victor d’une voix soudainement sourde, presque inaudible.
— Tout y est, répondit Julien. Les transactions de la Société Générale de Banque de Genève, les comptes miroirs immatriculés aux îles Caïmans, les bordereaux de transfert signés de ta main au nom de la société écran Nautilus Ltd, et surtout… le rapport d’expertise structurelle de l’entrepôt du Havre. Celui que tu as fait brûler en 2019 pour toucher les indemnités d’assurance et combler le trou de ta holding.
Marianne de Saint-Hubert se redressa d’un bloc, son teint perdant instantanément sa couleur rosée.
— Victor… de quoi parle cet homme ? Quel entrepôt du Havre ? Vous m’aviez affirmé que ce sinistre était dû à un accident électrique certifié par la préfecture !