Dans la poche intérieure de son manteau, une vieille clé USB en plastique rayé pesait lourdement contre ses côtes, accompagnée d’un reçu chiffonné du vestiaire de la gare du Nord. Sur le boîtier de plastique noir, une étiquette manuscrite à demi effacée par le frottement portait deux mots tracés à l’encre rouge : Salle 204.
Personne ne prêtait attention à Julien dans cette ville où la cadence des pas efface les visages. Pour les serveurs des terrasses abritées, pour les chauffeurs de taxi nerveux klaxonnant dans les embouteillages du boulevard Haussmann, il n’était qu’un homme parmi des milliers d’autres qui courait après un train raté ou un loyer en retard. Mais ce soir-là, Julien ne rentrait pas chez lui. Il avait rendez-vous dans les salons privés du restaurant L’Arpège d’Or, un établissement feutré du 8e arrondissement où la discrétion coûte plus cher que le caviar à la cuillère.
Le rendez-vous avait été fixé à dix-neuf heures précises par Victor Vernier. Vernier, un homme dont le nom seul suffisait à faire plier les conseils d’administration des plus grands groupes financiers de la capitale. Douze ans plus tôt, Julien et Victor partageaient la même chambre d’étudiant insalubre près de la porte de Clignancourt, mangeant des boîtes de conserve tièdes et refaisant le monde sur un matelas posé à même le lino gondolé. Puis, les trajectoires avaient bifurqué avec une violence mathématique. Victor avait su plaire, flatter, trahir au bon moment et épouser l’héritière d’un empire d’armateurs. Julien, lui, s’était entêté dans la rigueur des chiffres, la droiture naïve des vérificateurs comptables, jusqu’au jour où une vérité de trop sur un bilan maquillé l’avait jeté au ban de sa profession, sans indemnité, sans recommandations, rayé des cadres d’un trait de plume anonyme.
En poussant la lourde porte en acajou bordée de laiton de L’Arpège d’Or, Julien sentit immédiatement l’atmosphère tiède, parfumée d’iris et de cire d’abeille, qui caractérise les refuges de l’extrême richesse. Un maître d’hôtel aux tempes argentées, impeccablement sanglé dans un frac sans un pli, s’avança avec une politesse glaciale qui tenait lieu de barrage filtrant. Ses yeux experts balayèrent Julien en un dixième de seconde : les semelles imbibées laissant une auréole sombre sur le tapis persan, le pantalon en velours côtelé délavé, les doigts rougis par le froid de novembre.
— Monsieur désire ? demanda l’homme d’une voix où chaque syllabe semblait pesée au trébuchet pour marquer la distance.
— J’ai rendez-vous avec monsieur Victor Vernier. Salon privé Baccarat.
Le maître d’hôtel laissa planer un silence pesant, un instant suspendu où l’incrédulité luttait contre la consigne stricte de ne pas faire de scandale devant la clientèle attablée.
— Monsieur Vernier est en effet présent avec ses invités, répondit-il sans desserrer les dents. Mais permettez-moi de vérifier auprès de son secrétariat si…
— Dites-lui simplement que Julien est là. Avec la clé de la consigne.
L’homme s’inclina à peine, tourna les talons sans bruit et disparut derrière une tenture de velours carmin. Julien resta debout dans le vestibule, sous le lustre monumental dont les pampilles de cristal diffusaient une lumière ambrée. Autour de lui, des couples conversaient à voix basse, coupant des viandes tendres avec des lames d’argent poli, le regard absent, habitués à ce que rien de rugueux ne vienne jamais égratigner leur champ visuel. Julien sourit intérieurement d’une amertume tranquille. Ces gens-là vivaient dans un aquarium étanche ; ils ignoraient la morsure du vent d’est sur les quais de Seine, le compte à rebours d’un compte bancaire qui vire au rouge dès le huit du mois, et surtout, ils ignoraient ce qui dormait dans le fichier informatique de 1,75 mégaoctet qu’il serrait dans son poing au fond de sa poche.
Le maître d’hôtel reparut, l’air contrarié de devoir accomplir une tâche qui lui répugnait.
— Suivez-moi, monsieur. Par ici.
Ils traversèrent un couloir tapissé de soieries damassées, loin des regards de la salle principale. Au fond, une double porte s’ouvrit sur une pièce intime baignée d’une musique de violoncelle étouffée.
Autour d’une table ronde couverte de cristal et d’argenterie, trois personnes étaient assises. Au centre trônait Victor Vernier. À quarante ans passés, Victor avait cette corpulence soignée des hommes qui se nourrissent exclusivement de mets fins et ne marchent jamais plus de cinquante mètres sans chauffeur. Ses cheveux étaient lissés en arrière avec une précision millimétrée, et son costume sur mesure, taillé dans une laine d’alpaga d’un bleu nuit presque noir, portait à la boutonnière le ruban discret d’une distinction républicaine achetée au prix fort.
À sa droite se tenait Marianne de Saint-Hubert, son associée principale, une femme au port altier dont le cou s’ornait d’une rivière de diamants si éclatante qu’elle semblait absorber la lumière de la pièce. À sa gauche, un jeune homme aux allures de lévrier de course, Thomas Chassaigne, son directeur juridique, les yeux rivés sur l’écran d’un téléphone à la coque plaquée d’or.
Lorsque Julien franchit le seuil, la conversation s’arrêta net.
Victor posa délicatement sa flûte de champagne millésimé sur la nappe immaculée. Il prit le temps d’essuyer le coin de ses lèvres avec une serviette en lin monogrammée avant de lever les yeux sur son vieil ami. Son regard glissa du visage émacié de Julien jusqu’à ses chaussures mouillées qui laissaient deux taches sombres sur le parquet de chêne massif ciré à l’ancienne.
Un rictus mi-amusé, mi-dégoûté étira les lèvres de Victor.
— Mon Dieu, Julien… Regarde-toi, dit Victor sans se lever, d’une voix traînante mais suffisamment sonore pour faire sourire Chassaigne. Tu aurais pu au moins emprunter un parapluie à un passant. Tu ressembles à un rescapé d’un naufrage en banlieue.
Julien ne cilla pas. Il resta immobile à l’entrée du salon, sentant l’eau ruisseler goutte à goutte de l’ourlet de son manteau sur le sol.
— La pluie est la même pour tout le monde, Victor. C’est seulement le toit au-dessus de nos têtes qui change.
Marianne de Saint-Hubert poussa un soupir d’agacement théâtral, ajustant son étole en vison sur ses épaules nues.