« Il y a huit mois, Teresa a découvert que vous aviez contracté un emprunt usuraire de quatre millions de dollars auprès d’une branche financière du cartel du Golfe pour couvrir vos pertes colossales sur des dérivés pétroliers non déclarés. Pour garantir cet emprunt, vous aviez imité la signature de votre mère sur les titres de propriété du terminal logistique d’Altamira. »

Teresa ferma les paupières un instant. La douleur morale surpassait de loin la paralysie physique qui lui broyait l’épaule. Elle avait découvert ce forfait en épluchant des relevés que Mauricio croyait avoir effacés des registres de la comptabilité générale. C’était ce jour-là qu’elle avait compris que son enfant n’était pas un simple égaré, mais un prédateur dénué de tout sens moral, prêt à jeter l’empire bâti par son père aux loups pour sauver sa propre peau.

« Au lieu de vous livrer à la police à cet instant précis », continua Arturo d’une voix lugubre, « Teresa a fait rédiger un testament fiduciaire sous condition résolutoire immédiate, assorti d’une clause de déchéance pour indignité filiale flagrante. Elle a injecté la quasi-totalité des actions de Transportes Villaseñor dans un trust caritatif basé en Suisse, dont l’unique bénéficiaire effectif est la Fondation Roberto Villaseñor pour la Neuroréhabilitation. »

Mauricio écarquilla les yeux, le souffle court. « Le trust… mais et moi ? Et ma part réservataire ? »

« La part réservataire n’existe que sur les biens détenus en nom propre au moment du décès », expliqua l’avocat avec une cruauté clinique. « Or, votre mère n’est pas morte. Et même après son décès, le trust est régit par une clause que vous venez vous-même d’activer hier soir en prononçant ce mot fatidique devant la caméra : “incapable”. Le protocole que Teresa a validé par son message codé stipule que si son incapacité mentale ou physique est provoquée, accélérée ou simplement exploitée par vous pour revendiquer la gestion de ses biens, vous n’êtes pas seulement exclu de la fondation : vous devenez le débiteur direct de la totalité du passif consolidé de l’entreprise. »

« Le passif ? » hoqueta Renata en s’agrippant au bras de son mari. « Quel passif ? L’entreprise génère des dizaines de millions de bénéfices ! »

« Elle générait des bénéfices lorsque Teresa la dirigeait », corrigea Arturo avec un rictus sans joie. « Mais pour sécuriser l’avenir de la fondation et assainir les comptes avant le transfert suisse, Teresa a racheté, via une structure de défaisance personnelle dont Mauricio s’était imprudemment porté caution solidaire il y a trois ans pour obtenir son siège au conseil d’administration, l’intégralité des créances toxiques contractées par les filiales déficitaires. En clair, Mauricio : la holding est saine et intouchable, logée dans le trust helvétique. Mais les dettes personnelles, les litiges fiscaux et les emprunts que vous avez vous-même souscrits à San Pedro et à Monterrey sont désormais regroupés au sein d’une coquille vide dont vous êtes l’unique actionnaire et l’unique garant légal. »

Un silence d’outre-tombe s’abattit sur la chambre.

« Vous me laissez quoi ? » demanda Mauricio d’un fil de voix, incapable de masquer le tremblement convulsif de ses genoux. « Si je n’ai plus les actions, si je n’ai plus la maison… qu’est-ce qu’il me reste ? »

Teresa ouvrit les yeux. Malgré la distorsion de sa mâchoire, un rictus froid releva le coin droit de sa bouche. Elle fit un effort titanesque, soulevant sa main valide pour désigner le dossier noir posé sur la table.

« Il… te… reste… tes… dettes », articula-t-elle péniblement, mais avec une clarté impitoyable. « Et… le… cartel. »

Le souffle de Mauricio se bloqua dans sa gorge.

« Le terminal d’Altamira », reprit Arturo Mendoza en s’approchant du jeune homme déconfit, « a été vendu ce matin même à l’ouverture des marchés à un consortium d’État par le trust suisse, avec l’aval des autorités maritimes. L’hypothèque frauduleuse que vous aviez concédée au cartel est caduque par nullité absolue pour falsification avérée de signature. Vos créanciers de la pègre savent déjà, à l’heure où je vous parle, que le bien ne leur appartiendra jamais. Et ils savent que leur argent, les quatre millions de dollars que vous avez cramés dans les casinos et les voitures de luxe, est introuvable. À moins, bien sûr, que vous ne le leur rendiez vous-même. En liquide. Avant ce soir. »

« Non… non, non, non ! » hurla Mauricio en perdant toute contenance. Il se précipita vers le lit, tendant les mains comme pour secouer sa mère, mais Arturo s’interposa avec une vivacité remarquable pour son âge, épaulé par deux agents de sécurité de l’hôpital en uniforme qui venaient de franchir le seuil à son signal.

« Ne la touchez pas », ordonna froidement Mendoza. « Votre présence ici constitue une violation d’une ordonnance de restriction d’urgence émise par le juge du troisième district pénal il y a quarante minutes. »

Renata lâcha le bras de son mari comme s’il venait de prendre feu. L’égoïsme viscéral de la jeune mondaine refit surface avec la rapidité de l’éclair.

« Je n’ai rien à voir avec ça ! » s’écria-t-elle en reculant vers la porte, les yeux écarquillés par l’effroi. « C’est lui qui m’a demandé d’acheter ces compléments pour son thé ! Je ne savais pas ce que ça contenait ! Teresa, madame, écoutez-moi, je vous ai toujours respectée ! J’ai essayé de le calmer hier soir, je lui ai dit d’appeler l’ambulance ! »

Mauricio se retourna vers sa compagne, stupéfait par cette trahison instantanée. « Quoi ? Mais c’est toi qui as insisté pour qu’on attende que son cerveau soit endommagé pour qu’elle ne puisse plus parler ! C’est toi qui as tenu le chronomètre dans la cuisine en buvant ton putain de bordeaux ! »

« Menteur ! Espèce de détraqué ! » cria Renata en se jetant sur la poignée de la porte.