Mauricio recula d’un demi-pas. Ses doigts, qui quelques secondes plus tôt tenaient avec componction la tige d’une des roses blanches apportées pour le spectacle, se crispèrent au point d’en briser l’épine. Une goutte de sang perla sur son index, mais il ne s’en rendit même pas compte.
« Les enregistrements ? » balbutia Renata, dont la voix fluette venait soudainement de perdre tout son vernis mondain. « Quelles bêtises racontez-vous ? La caméra de l’entrée est sur un serveur local que Mauricio gère lui-même. C’est notre maison maintenant, vous n’avez aucun droit d’inventaire sur nos circuits privés ! »
Arturo Mendoza, impassible dans son costume trois pièces d’un gris anthracite immaculé, ajusta ses lunettes sans même accorder l’aumône d’un regard à la jeune femme. Cet homme de soixante-deux ans n’était pas seulement le conseiller juridique de la famille Villaseñor ; il avait été le camarade de promotion du défunt mari de Teresa, don Roberto Villaseñor, et avait vu grandir Mauricio. Il savait exactement de quel bois pourri était faite cette progéniture gâtée.
« Vous confondez le réseau domestique grand public que vous coupiez à votre guise et le protocole fiduciaire inviolable instauré par don Roberto avant sa mort, madame Villaseñor », déclara Arturo d’une voix posée, tranchante comme un scalpel chirurgical. « La caméra au-dessus du portail n’est pas connectée à la box de la villa. Elle émet en flux continu via un modem satellite sécurisé vers les serveurs redondants du cabinet Mendoza & Associés, sous séquestre notarié. Et le son, madame… le son est d’une clarté remarquable. Même lorsqu’on écrase délibérément les métacarpes d’une personne impotente avec des mocassins en cuir italien. »
Mauricio sentit un gouffre glacé s’ouvrir sous ses pieds. Il regarda sa mère. Sur le lit d’hôpital, Teresa gardait la tête calée contre l’oreiller dur. La moitié gauche de son visage restait figée, tombante, dessinant un masque tragique que le temps ne réparerait peut-être jamais tout à fait. Mais son œil droit, sombre et perçant comme celui d’un aigle royal dominant la Sierra Madre, le fixait avec une lucidité terrifiante.
Il n’y avait plus d’amour dans ce regard. La sève maternelle, nourrie de décennies de dévouement aveugle, de pardons déraisonnables et de dettes honteuses rachetées en secret, s’était tarie net la veille au soir, sur le dallage de marbre noir du grand vestibule.
« Maman… » murmura Mauricio en s’avançant, une panique hideuse déformant ses traits d’ordinaire si soignés. « Tu sais bien que… que j’étais sous le choc. Je ne savais pas ce que je faisais. Renata m’a dit de ne pas te bouger avant l’arrivée des secours ! La pression sur ta main… c’était pour tester tes réflexes, pour voir si tu réagissais à la douleur ! »
Teresa entrouvrit les lèvres. Sa voix était rauque, éraillée, trouée de silences nécessaires pour reprendre son souffle, mais chaque syllabe pesait une tonne de plomb :
« Tu… as… compté… les… minutes, Mauricio. Vingt-deux. »
« Non, c’était la panique, je te le jure ! Arturo, vous mentez, vous voulez manipuler ma mère pour vous emparer de la holding ! » Mauricio commença à hausser le ton, cherchant à reprendre l’ascendant comme il le faisait toujours face aux créanciers ou aux directeurs de filiales qu’il terrorisait. « Je suis son unique héritier direct ! La loi mexicaine protège la réserve héréditaire. Même si vous avez des images où je perds mon sang-froid, vous ne pouvez pas me dépouiller de ce qui me revient de droit divin et légal ! Je suis un Villaseñor ! »
Arturo Mendoza poussa un soupir de commisération, ouvrit calmement son attaché-case en cuir fauve et en sortit une liasse de documents épais, frappés du sceau rouge de la Fédération des Notaires du Nuevo León.
« Vous n’avez jamais pris la peine d’étudier le droit commercial, Mauricio », dit l’avocat en posant les feuillets sur la table de nuit, à portée de la main valide de Teresa. « Vous avez passé ces dix dernières années à dilapider des rentes et à parier sur des combats clandestins ou des tables de baccara à Macao. Si vous aviez ouvert un seul des bilans annuels de Transportes Villaseñor, vous auriez compris que votre mère n’a jamais cherché à vous punir. Elle cherchait à vous sauver de vous-même. Mais elle avait aussi prévu ce que votre avidité vous pousserait à faire si elle venait à faiblir. »
Renata s’approcha, le front plissé, les narines pincées par l’angoisse. Elle tenta d’attraper le document, mais Arturo posa fermement sa paume dessus.
« Pas si vite, mademoiselle Flores. Car jusqu’à preuve du contraire, votre mariage religieux n’a jamais été validé sur le plan civil avec le régime de communauté universelle dont vous vous vantiez dans les cercles mondains de San Pedro Garza García. Votre statut ici est celui d’une intruse. Et bientôt, de complice dans une tentative d’homicide par omission avec circonstances aggravantes. »
Le visage de la jeune femme vira au blanc crayeux. « Homicide ? Mais elle est vivante ! »
« Grâce à sa constitution physique, et non à votre charité chrétienne », rétorqua Arturo sans ciller. « Le parquet de Monterrey a reçu à 23h45 la copie intégrale de la vidéo. Sur cette séquence de vingt-deux minutes, on vous entend distinctement féliciter Mauricio pour le choix du thé à l’hibiscus hyper-concentré couplé à une dose massive de réglisse pure et d’éphédrine, substance que vous vous êtes procurée via une clinique esthétique clandestine de Saltillo il y a trois semaines. Les enquêteurs sont déjà en route pour perquisitionner votre suite dans la villa. »
Mauricio chancela. La sueur commençait à couler le long de ses tempes, ruinant son brushing impeccable. « Qu’est-ce que c’est que cette ordonnance, Arturo ? Parle ! Qu’est-ce qu’elle a signé il y a huit mois ? »
Arturo retira ses lunettes, les nettoya lentement avec un mouchoir en soie, puis fixa le jeune homme droit dans les yeux.