— Alors qui ? murmura Claire, incapable de retenir sa curiosité. Qui d’autre aurait intérêt à enlever Vanessa Bellini la nuit même où elle est rejetée par les Moretti ?
Luca leva les yeux vers elle. Son regard était sombre, traversé par une lueur de reconnaissance tardive.
— Quelqu’un qui veut déclencher une guerre entre les Moretti et les Bellini sur le dos d’une querelle de famille. Quelqu’un qui attendait exactement ce moment de faiblesse pour nous affaiblir tous les deux.
Il se tourna vers Daniel.
— Les rivaux de l’Est ? Les calabrais de la ‘Ndrangheta implantés dans la zone portuaire ?
— Possible, patron, répondit Daniel en consultant sa tablette. Marco Vanech, le chef de la cellule calabraise à Brescia, essaie de mettre la main sur les contrats d’importation de Gênes depuis six mois. Si les Bellini et nous-mêmes entrons en guerre ouverte, il ramassera les morceaux sur les docks.
— Retrouvez-moi la trace de ce van gris.
— Quel van gris, monsieur ? demanda Claire, fronçant les sourcils.
— Celui qui a transporté Walter hier après-midi, expliqua Luca. Vanessa a prétendu l’avoir envoyé dans un centre de tri, mais le chauffeur du service traiteur l’a vu quitter notre service gate à six heures précises. Ce van n’appartient ni à la fourrière municipale, ni à un refuge animalier agréé. C’est un véhicule loué sous de fausses identités par une société écran enregistrée dans la zone industrielle de Monza.
Luca se redressa, ajustant sa veste avec une précision militaire.
— Daniel, prépare les hommes. Nous allons rendre visite à l’adresse de cette société écran.
Il marqua une pause, regarda Claire qui s’apprêtait à prendre des notes, puis ajouta :
— Et toi, Claire, tu restes au manoir. Tu veilles sur ma mère et sur Walter. Ne sors sous aucun prétexte. Si je ne donne pas de signe de vie d’ici dix-neuf heures, tu actives le protocole d’évacuation d’urgence que Daniel t’a remis ce matin.
Chapitre IV : L’antre de Monza
La zone industrielle de Monza, sous le ciel bas et livide de novembre, ressemblait à un cimetière de béton et de ferraille. Les entrepôts désaffectés s’alignaient le long de routes défoncées par les poids lourds, leurs façades taguées et leurs fenêtres brisées renvoyant l’image d’un capitalisme abandonné.
La berline noire de Luca Moretti s’arrêta à deux cents mètres du hangar numéro 42, caché derrière une rangée de conteneurs rouillés. À l’intérieur, Luca, Daniel et quatre hommes d’élite vérifiaient leurs armes de poing avec une fluidité mécanique.
— C’est ici, murmura Daniel en pointant l’entrepôt. Les capteurs de péage ont enregistré le van gris entrer sur ce site hier soir à 18h45, et il n’est jamais ressorti.
— Et le signal du téléphone de Vanessa ?
— Il a émis une dernière balise ici même, dans le secteur Est, il y a exactement trois heures.
Luca ouvrit la portière de la voiture. L’air était glacial, chargé d’une odeur de fuel et d’humidité.
— Restez groupés. Si c’est un piège, on ne laisse aucune chance à ceux qui tiennent les ficelles.
Ils progressèrent en silence le long du mur en béton du hangar. Une porte de service latérale était entrouverte, laissant filtrer une mince bande de lumière jaune.
Le cœur de Luca battait d’un rythme régulier, entraîné par des années de confrontation dans la pègre milanaise. Mais pour la première fois de sa vie, ce n’était pas seulement son empire ou sa propre vie qu’il défendait ; c’était la mémoire de son père, la paix de sa mère, et l’honneur de cette maison qui avait failli sombrer sous la mesquinerie.
Il poussa la porte du pied d’un coup sec, l’arme pointée en avant.
— Bougez pas ! cria Daniel juste derrière lui, en position de tir.
La scène qui s’offrit à leurs yeux dans l’immense espace sombre de l’entrepôt les figea sur place.
Au centre de la pièce, sous un projecteur de chantier suspendu à des câbles, deux chaises en métal étaient dressées.
Sur la première était attachée Vanessa Bellini. Ses vêtements de soie étaient froissés, son maquillage était coulé par les larmes, et un ruban adhésif lui barrait la bouche. Ses yeux, écarquillés par une terreur absolue, fixaient l’homme assis sur la seconde chaise.
Cet homme, c’était Marco Vanech, le parrain calabrais de Brescia.
Sauf que Vanech n’était pas en position de force. Il était bâillonné, les mains menottées dans le dos, le visage tuméfié par des coups récents. Et derrière eux, debout dans l’ombre des palettes de marchandises, se tenait une silhouette familière.
Un homme âgé, portant un pardessus élimé et un feutre gris enfoncé sur les yeux, tenait un pistolet muni d’un silencieux pointé sur la tempe de Vanech.
Luca baissa lentement son arme, ses sourcils froncés par l’incompréhension.
— Toi… murmura-t-il.
L’homme retira son chapeau, révélant un visage creusé par les rides, mais aux yeux perçants, d’un bleu acier identique à ceux de Teresa.
C’était Pietro Moretti.
L’oncle de Luca, que tout le monde croyait mort dans un règlement de comptes à Marseille vingt ans plus tôt.
Chapitre V : Le secret des Moretti
Le silence qui suivit fut si dense qu’on aurait pu entendre la poussière tomber sur le sol en béton.
Luca resta pétrifié, l’arme à moitié abaissée, fixant l’homme qu’il n’avait pas vu depuis son adolescence.
— Oncle Pietro… ? parvint-il à articuler, sa voix trahissant une brèche dans son invulnérabilité légendaire. On… on m’a dit que tu étais mort. Brulé vif dans un entrepôt à Marseille en 2006.
Pietro Moretti esquissa un sourire triste, tout en maintenant son arme fermement pointée sur la tempe du chef calabrais.
— Dans notre famille, mon garçon, on ne meurt jamais vraiment tant qu’il y a des comptes à régler et des gens à protéger, répondit Pietro d’une voix rauque, altérée par des années de tabac et d’exil. J’ai dû disparaître pour sauver ma peau… et pour veiller sur vous dans l’ombre, quand ton père est parti trop tôt.