La porte du salon s’entrouvrit doucement. Luca entra. Il avait retiré sa veste et sa chemise était ouverte au col. Ses mains étaient enfoncées dans ses poches, et son regard était sombre, fixé sur le vide.
— Elle dort ? demanda-t-il à voix basse en désignant sa mère d’un signe de tête.
— Oui, monsieur, répondit Claire en s’inclinant légèrement. L’émotion l’a épuisée, mais elle est enfin sereine. Walter veille sur elle, ou plutôt c’est l’inverse.
Luca esquissa un sourire fatigué, un sourire sans joie qui n’éclairait que ses yeux fatigués. Il s’approcha de la cheminée et regarda les flammes danser.
— Tu as bien agi aujourd’hui, Claire. Tu as protégé ma mère quand tout le monde détournait les yeux.
— Je n’ai fait que mon devoir, monsieur Moretti. Mrs. Moretti fait partie de cette maison… et Walter aussi.
Il se tourna vers elle, l’observant avec une acuité soudaine.
— Dans mon monde, Claire, les gens ne font jamais leur « devoir » sans arrière-pensée. Tout le monde cherche à tirer profit de chaque situation. Pourquoi es-tu restée ? Pourquoi risquer ta place, ton salaire, et peut-être même ta sécurité, pour une vieille dame et un chien qui n’ont aucune influence sur ton avenir ?
Claire le regarda droit dans les yeux, sans ciller. La peur qu’elle ressentait à l’égard du redoutable chef de la pègre s’était transformée au fil des mois en un respect profond, né de l’intégrité qu’il venait de manifester envers les siens.
— Parce que mon père m’a toujours enseigné qu’on ne mesure pas la valeur d’une personne à l’épaisseur de son portefeuille ou au pouvoir de ses gardes du corps, monsieur. On la mesure à la façon dont elle traite ceux qui ne peuvent plus rien lui offrir en retour. Mrs. Moretti m’a rappelé ma propre grand-mère. Et… j’ai perdu ma mère il y a cinq ans. Je sais ce que c’est que de voir quelqu’un qu’on aime s’effacer doucement sous le poids des ans. Je n’aurais pas pu regarder mon reflet dans un miroir si j’avais laissé cette pauvre bête être emmenée et cette dame pleurer en silence dans sa chambre.
Luca resta silencieux un long moment. Ses prunelles sombres parurent sonder l’âme de la jeune femme. Puis, il hocha lentement la tête.
— Ton père… il s’appelle Marco Bennett, n’est-ce pas ? Ancien contremaître aux chantiers navals de Gênes, blessé dans un accident de grue il y a dix ans, et dont l’assurance a été mystérieusement bloquée par un cabinet véreux ?
Claire sursauta, le souffle coupé.
— Comment… comment savez-vous cela ? Je n’en ai jamais parlé à personne ici !
— C’est mon travail de savoir qui vit sous mon toit, Claire, dit-il d’un ton calme. Mais c’est aussi mon devoir de réparer les injustices commises sur mon territoire. À compter de ce soir, le cabinet d’avocats qui a escroqué ton père fera faillite d’ici quarante-huit heures, et l’intégralité des indemnités, augmentées des intérêts légaux, sera versée sur son compte. Quant à toi, ton poste de simple femme de chambre est terminé. Je te nomme assistante personnelle et intendante en chef de la villa. Ton salaire est multiplié par cinq.
— Monsieur Moretti, je… je ne peux pas accepter…
— Ce n’est pas une négociation, Claire, c’est un constat. J’ai besoin de quelqu’un à qui je peux faire confiance dans cette maison. Quelqu’un qui a du cœur et du cran.
Avant que Claire n’ait pu répondre, la porte du salon s’ouvrit à nouveau, brutalement cette fois.
Daniel y pénétra au pas de course, le visage tendu, un téléphone satellite à la main.
— Patron, on a un problème.
Luca se redressa instantanément, toute trace de fatigue ayant disparu de son visage pour laisser place au prédateur redoutable.
— Parle.
— La voiture de Vanessa Bellini n’est jamais arrivée à la villa de son père à Bergame. Ses gardes du corps ont retrouvé le véhicule banalisé abandonné sur la bretelle d’autoroute A4. Les pneus sont crevés, les vitres brisées à l’arme lourde… et il n’y a aucune trace de Vanessa ni du chauffeur.
Le silence dans le salon redevint glacial.
Chapitre III : La toile d’araignée de la Lombardie
L’aube se leva sur Milan dans une brume épaisse et grise, typique des fins d’automne lombards. La pluie avait cessé, mais l’humidité collait aux vitres du bureau privé de Luca Moretti, situé au dernier étage de la tour de verre et d’acier qui surplombait le quartier financier de la ville.
Pendant que Teresa dormait encore paisiblement dans sa chambre du manoir, gardée par Daniel et une escouade renforcée de fidèles, Luca était penché sur son grand bureau en acajou massif. Devant lui, des écrans affichaient des flux de caméras de sécurité, des rapports d’interceptions téléphoniques et des cartes satellites de la région métropolitaine.
Claire se tenait à l’écart, près de la grande fenêtre panoramique, une tasse de café fumant entre les mains. Elle était désormais vêtue d’un tailleur strict mais élégant, choisi par ses soins dans les dressings de la maison, marquant sa transition de simple employée à membre de l’inner circle des Moretti.
— Ce n’est pas l’œuvre des Bellini, déclara Luca d’une voix grave, brisant le silence pesant de la pièce.
Daniel, posté près de la porte, croisa les bras.
— Vous en êtes sûr, patron ? Don Salvatore Bellini a la réputation de ne jamais tolérer qu’on humilie sa famille en public. Virer sa fille de cette façon, sans ses bijoux, sans ses contrats… c’était une déclaration de guerre en bonne et due forme.
— Salvatore est un homme orgueilleux, mais il n’est pas stupide, répliqua Luca en faisant pivoter sa tablette. S’il avait intercepté Vanessa pour venger son honneur, il aurait immédiatement envoyé un commando chez nous ou appelé pour exiger des réparations immédiates. Or, son téléphone est éteint depuis minuit. Ses capos sont en état d’alerte maximale, mais ils fouillent les hôpitaux et les morgues de la province. Ils la cherchent, eux aussi.