Puis, un déclic mécanique résonna. La lourde porte d’acier s’entrouvrit de dix centimètres.
Camille plongea les mains à l’intérieur. Elle en retira un classeur relié de cuir noir contenant les relevés bancaires originaux, les attestations de virements vers des comptes numérotés au nom exclusif d’Adrien Morel, et surtout une enveloppe cachetée contenant deux passeports vénézuéliens et panaméens portant sa photographie avec des identités d’emprunt.
C’était l’arme absolue. La preuve formelle qu’Adrien organisait méthodiquement sa disparition en laissant sa femme porter le chapeau d’un désastre financier programmé.
Alors qu’elle refermait le classeur dans son sac, le bruit métallique d’une clé tournant dans la serrure de l’entrée principale retentit dans le couloir désert.
Le sang de Camille se glaça dans ses veines.
Elle se figea derrière le panneau de bois entrouvert. Le bruit lourd de pas décidés résonna sur le parquet du couloir. Ce n’était pas le pas hésitant d’un gardien de nuit. C’était la démarche rapide, assurée, rythmée par la fureur, d’Adrien Morel.
Il était arrivé plus tôt que prévu. Il avait compris qu’elle ne s’était pas contentée de fuir dans les rues de Caluire.
Adrien pénétra dans son bureau sans allumer le plafonnier, seulement éclairé par les réverbères de la rue. Il tenait dans sa main droite la cravache d’équitation en cuir qu’il gardait d’ordinaire dans le coffre de sa berline. Son manteau était trempé, son regard brillant d’une rage meurtrière contenue.
— Camille, lança-t-il d’une voix doucereuse qui faisait frémir les murs. Je sais que tu es ici. Tu n’as nulle part où aller d’autre. Tu n’as ni argent, ni amis, ni avenir.
Camille était tapie dans l’angle mort formé par la bibliothèque monumentale et le rideau de velours épais. Elle serrait le sac contre sa poitrine, évitant de respirer trop fort pour ne pas trahir sa présence.
Adrien s’avança lentement vers son bureau. Son regard tomba immédiatement sur la moulure de noyer mal repositionnée. Son visage se décomposa sous l’effet d’une stupeur indicible, puis ses traits se durcirent en un masque de haine absolue.
— Sors de là, cracha-t-il en frappant violemment le plateau d’acajou avec sa cravache. Le cuir claqua comme un coup de fusil dans la pièce silencieuse. Tu oses toucher à mes affaires ? Tu crois vraiment qu’un procureur croira la parole d’une folle attachée à un lit d’hôpital psychiatrique ? Rends-moi ces documents !
Il fit trois pas en direction du rideau. Camille savait qu’elle n’avait aucune chance dans un affrontement physique direct. Adrien mesurait près d’un mètre quatre-vingt-dix et pratiquait la boxe anglaise deux fois par semaine.
Au moment précis où il tendait le bras pour arracher le rideau de velours, une silhouette jaillit de l’embrasure de la porte du bureau.
Léa venait de faire irruption, tenant à deux mains le lourd extincteur à poudre prélevé dans le couloir.
Sans hésiter une seconde, la jeune femme déclencha le percuteur à moins de deux mètres du visage d’Adrien. Un nuage blanc, suffocant et aveuglant, envahit instantanément la pièce dans un sifflement assourdissant. La poudre chimique frappa Adrien de plein fouet, lui brûlant les yeux et lui coupant instantanément le souffle.
L’homme poussa un hurlement rauque, portant ses mains à son visage pour tenter d’essuyer la matière corrosive qui lui obstruait la vue. Il tituba en arrière, renversant son fauteuil en cuir et heurtant violemment le coin du grand meuble d’archive.
— Camille, cours ! cria Léa à travers le brouillard blanc.
Camille bondit hors de sa cachette. Mais dans son aveuglement furieux, Adrien tendit un bras et réussit à attraper Camille par le col de sa veste. La poigne de fer de son mari la fit basculer en arrière sur le parquet ciré.
— Tu ne sortiras pas vivante d’ici, siffla-t-il, les yeux rougis et larmoyants, une écume blanche aux coins des lèvres. Je te briserai comme j’ai brisé tous ceux qui se sont mis sur ma route !
Il leva son poing fermé pour frapper. Camille, portée par un instinct de survie absolu, ne chercha pas à parer le coup. Elle saisit la lourde lampe de bureau en bronze massif posée à portée de main sur la table basse et l’abattit de toutes ses forces sur le poignet d’Adrien.
Un craquement net retentit. Adrien hurla de douleur en lâchant prise, son bras retombant mollement le long de son corps, l’os visiblement fracturé sous l’impact.
Camille se releva d’un bond, ramassa le sac contenant les pièces à conviction, et rejoignit Léa sur le palier. Elles dévalèrent les marches de marbre quatre à quatre alors que les cris étouffés d’Adrien résonnaient encore dans la cage d’escalier de l’immeuble bourgeois.
Elles jaillirent sur le trottoir sous une pluie battante qui commençait enfin à faiblir alors que les premières lueurs blafardes de l’aube teintaient le ciel lyonnais.
— Où va-t-on maintenant ? demanda Léa, essoufflée, le visage maculé de poudre blanche.
Camille monta à bord de la voiture et verrouilla la portière de l’intérieur avec fermeté.
— Chez Maître Vasseur, quai Saint-Antoine.
— Le bâtonnier de l’ordre ? Mais c’est un ami personnel d’Adrien ! protesta Léa, horrifiée.
— Non, corrigea Camille avec un calme de marbre. Adrien croyait qu’il était son ami parce qu’il l’invitait à chasser en Sologne. Mais Maître Vasseur était avant tout le notaire et l’ami d’enfance de mon père. Il m’a juré sur son lit de mort qu’il veillerait sur moi si un jour ma vie tournait au cauchemar. C’est le seul homme à Lyon qui déteste Adrien autant que nous et qui a le pouvoir d’amener directement ce dossier sur le bureau du procureur général sans passer par les intermédiaires corrompus d’Adrien.
À six heures et quart, la vieille demeure du quai Saint-Antoine ouvrit ses portes. Maître Henri Vasseur, un homme de soixante-dix ans aux cheveux d’argent et au regard perçant comme une lame d’acier, accueillit les deux femmes dans son grand cabinet tapissé d’éditions juridiques anciennes. Il ne posa aucune question superflue en voyant les ecchymoses sur les poignets de Camille et l’état de leurs vêtements.