Pendant trois secondes interminables, Camille crut à un piège pervers orchestré par son mari. Adrien était capable de tout pour briser ses nerfs, y compris d’envoyer sa rivale pour savourer son humiliation. Mais la terreur pure qui brillait dans les prunelles de Léa n’avait rien d’une mise en scène.
Léa s’agenouilla sans dire un mot. Ses mains écorchées, tachées de terre et de rouille après avoir escaladé la grille du jardin puis la gouttière en zinc, se posèrent d’abord sur la ceinture en cuir qui entravait les bras de Camille.
— Ne criez pas, murmura la jeune femme d’une voix rauque, brisée par l’effort. S’il vous plaît, Camille. Ne faites aucun bruit. Il dort en bas, mais il a le sommeil affreusement léger.
Camille étouffa un gémissement quand la boucle céda enfin. Le sang reflua violemment dans ses avant-bras, lui arrachant une grimace de douleur aiguë. Léa s’attaqua immédiatement au cordon de peignoir qui serrait ses chevilles.
— Qu’est-ce que vous faites ici ? articula Camille, la gorge sèche comme du sable. Vous… vous êtes avec lui.
Léa leva les yeux. Ses cernes violets racontaient des mois d’insomnie et de peur panique. Elle extirpa d’un cabas imperméable un téléphone portable bon marché encore sous blister, un portefeuille contenant les papiers d’identité de Camille et une petite clé USB en métal brossé.
— Je ne suis pas sa complice, souffla Léa en coupant le dernier nœud. J’étais son prochain trophée, Camille. Ou plutôt sa prochaine proie. Il y a trois jours, j’ai découvert ce qu’il faisait réellement des comptes de gestion de fortune du cabinet. Il ne gère pas l’argent de ses clients, il monte une cavalerie financière titanesque. Et le compte pivot… celui par lequel transitent tous les flux frauduleux, celui qui va exploser d’ici la fin du mois… il l’a ouvert à votre nom. Avec une procuration totale forgée de toutes pièces.
Un frisson glacial parcourut l’échine de Camille. Les paroles brutales d’Adrien quelques heures plus tôt prenaient soudain un sens terrifiant : « Sans moi, tu serais encore à compter les centimes de l’héritage de ta mère. »
— Les photos sur le parking… balbutia Camille en massant ses chevilles meurtries.
— C’était moi qui essayais de récupérer son double de clés de coffre dans sa veste, expliqua Léa avec précipitation. Il m’a embrassée de force pour me faire taire quand j’ai voulu poser des questions. Camille, cet homme est un monstre froid. Il ne m’aime pas. Il ne vous aime pas. Il s’apprête à faire faillite en vous laissant porter l’entière responsabilité pénale de cinquante millions d’euros de détournements. Il a déjà préparé son départ pour Dubaï avec de faux passeports. Si vous restez ici, vous finirez soit en prison, soit au fond du Rhône comme un suicide arrangé.
L’horloge du couloir sonna trois heures du matin. Au rez-de-chaussée, le parquet craqua légèrement.
Les deux femmes retinrent leur respiration, pétrifiées. Camille serra les poings, sentant la panique refluer pour laisser place à une lucidité tranchante qu’elle n’avait jamais connue auparavant. Douze années d’un mariage où chaque geste, chaque mot, chaque euro dépensé avait été savamment contrôlé, pesé, mesuré par Adrien. Elle avait accepté l’effacement progressif, croyant acheter la paix d’un foyer respectable. Mais ce soir-là, l’illusion avait volé en éclats sur le carrelage avec son téléphone brisé.
— Comment on sort ? demanda Camille, le regard fixé sur la fenêtre.
— Par le toit du garage, répondit Léa à voix basse. J’ai laissé une échelle métallique derrière le saule pleureur. Ma voiture est garée trois rues plus bas, vers l’église.
Camille enfila rapidement les baskets de sport que Léa avait tirées du placard et une veste sombre. Traverser le balcon sous les trombes d’eau fut une épreuve d’équilibre insoutenable. La tôle ondulée du toit de garage résonnait sous leurs pas feutrés malgré le vacarme de la pluie. Lorsque Camille posa enfin le pied sur la terre meuble du jardin, une lumière s’alluma brusquement au rez-de-chaussée de la villa. La silhouette grande et élancée d’Adrien se dessina à travers les baies vitrées du salon. Il tenait une tasse à la main, inspectant machinalement le jardin.
Camille et Léa se plaquèrent contre la haie de thuyas détrempée. Le cœur de Camille cognait contre ses côtes avec une telle violence qu’elle craignait qu’Adrien ne l’entende à travers la vitre blindée. L’homme resta immobile une minute entière, scrutant l’obscurité avant de reporter son attention sur l’écran de son iPad.
— Maintenant, murmura Léa.
Elles se faufilèrent par la brèche du portillon arrière, longeant les murs de soutènement des demeures bourgeoises de Caluire. Lorsque les portières de la modeste citadine de Léa claquèrent, un sanglot sec monta dans la gorge de Camille. Mais Léa enclencha immédiatement la première sans allumer les phares avant d’avoir tourné au premier carrefour.
La petite voiture descendit les lacets qui menaient aux quais de Saône. Les quais étaient déserts, noyés sous des rideaux d’eau continue. La ville de Lyon dormait d’un sommeil lourd et indifférent.
— Où allons-nous ? demanda Camille en regardant fixement la clé USB qu’elle tenait serrée dans sa paume moite.
— Loin d’ici. Adrien a des amis partout : à la préfecture, dans la magistrature, parmi les banquiers d’affaires de la presqu’île. Si nous allons à la police maintenant avec cette seule clé, ils le préviendront avant même que nous ayons fini de signer la déposition. Il faut que nous ayons des preuves irréfutables que c’est lui, et non vous, qui gérait ces comptes offshore.
Léa conduisit sans discontinuer jusqu’à une petite maison ouvrière défraîchie située à Villeurbanne, dans le quartier des Gratte-Ciel, appartenant à sa tante partie vivre dans le Midi. L’endroit sentait le renfermé et la poussière de tapisserie ancienne, mais les persiennes en fer offraient un rempart rassurant contre le monde extérieur.
Une fois la porte verrouillée à double tour, Léa brancha son ordinateur portable sur une vieille table en formica. L’écran s’illumina, projetant une lumière bleutée sur leurs visages épuisés.