Pendant que la bouilloire sifflait doucement sur le réchaud à gaz, Léa ouvrit les dossiers stockés sur la clé USB. Ce que Camille découvrit dépassait toutes les machinations qu’elle aurait pu imaginer. Adrien n’était pas simplement un escroc ordinaire. Depuis sept ans, il siphonnait méthodiquement les portefeuilles de ses clients les plus vulnérables — des veuves fortunées d’Écully, des héritiers dépassés par la fiscalité, des entrepreneurs à la retraite — en injectant leurs capitaux dans une constellation de sociétés écrans immatriculées au Luxembourg, puis transférées aux îles Caïmans.
Mais le plus odieux gisait dans un sous-dossier nommé simplement « Protocole C ».
Camille lut les documents avec un haut-le-cœur. Adrien avait méticuleusement compilé toutes ses ordonnances médicales de l’époque où elle traversait une dépression après la mort de sa mère. Il avait fait rédiger par un psychiatre véreux des attestations évoquant une « fragilité cognitive sévère », des « accès de paranoïa délirante » et une « incapacité chronique à gérer les biens matériels ». Tout était prêt pour la faire interner d’office dès que le scandale financier éclaterait. Les détournements apparaîtraient alors comme le résultat de ses propres folies de gestionnaire instable, tandis qu’Adrien jouerait le rôle du mari dévoué, accablé par les agissements déséquilibrés de son épouse.
— Il a même falsifié votre signature sur un contrat de prêt hypothécaire garantissant la villa, précisa Léa en faisant défiler les pages. Si la banque réclame les fonds, la maison est saisie, vos comptes personnels sont gelés, et vous partez en détention provisoire sans la moindre caution possible.
Camille se leva. Sa peur venait de se consumer entièrement. Ne restait qu’une colère froide, minérale, d’une intensité qui lui surprit elle-même. Pendant douze ans, elle avait plié devant cet homme, acceptant ses remarques assassines déguisées en conseils avisés, supportant son mépris poli, s’excusant presque d’exister. Elle avait laissé Adrien prendre le contrôle de sa vie par simple fatigue morale. Cette soumission prenait fin cette nuit-là.
— Il manque une chose, dit Camille d’une voix devenue subitement posée.
Léa leva les yeux vers elle, intriguée.
— Quoi donc ?
— La clé physique du serveur local du cabinet, répondit Camille. Adrien n’a jamais fait confiance au cloud pour ses opérations les plus sensibles. Il a un coffre-fort biométrique encastré derrière les boiseries de son bureau personnel, à l’étage du cabinet à Lyon. À chaque fois qu’il bouclait un montage illégal, il imprimait les bordereaux de transfert avec les reçus d’authenticité signés de sa propre main par peur qu’un associé ne le trahisse un jour. Il m’a dit une fois en riant que le papier était le seul moyen de garder la main sur les lâches.
— Vous ne comptez pas retourner là-bas ? s’exclama Léa, stupéfaite. Il va s’apercevoir de votre fuite d’une minute à l’autre. Il aura alerté son service de sécurité, peut-être même ses contacts chez les flics.
— À cinq heures du matin, Adrien sera encore dans notre maison de Caluire, répliqua Camille avec une certitude absolue. Il passera d’abord une demi-heure à chercher dans le quartier en pensant que je me cache chez une voisine. Il ne vérifiera le cabinet qu’en début de matinée, quand ses employés arriveront. J’ai les codes d’alarme du bâtiment principal. J’ai mon pass d’accès qu’il n’a pas pensé à me retirer puisque je venais souvent déjeuner avec lui. Nous avons deux heures d’avance sur lui. Pas une de plus.
Léa fixa Camille avec une admiration mêlée d’effroi. La femme soumise et brisée de Caluire venait de disparaître, laissant place à une stratège déterminée à sauver sa peau et à anéantir son bourreau.
À quatre heures et demie, la pluie avait redoublé d’intensité sur la presqu’île. La citadine stationna discrètement dans une ruelle adjacente à la place Bellecour. Camille descendit, enveloppée dans un grand imperméable sombre dont la capuche dissimulait ses traits. Elle traversa la chaussée luisante d’eau et se présenta devant la porte cochère de l’immeuble haussmannien abritant Morel Patrimoine & Associés.
Le boîtier de sécurité clignotait d’une lumière orange régulière. Camille composa son ancien code personnel à six chiffres. Le voyant vira au vert dans un claquement sec. Le loquet magnétique se libéra.
L’escalier en marbre était plongé dans une pénombre totale. Camille monta les marches sur la pointe des pieds, guidée par la seule lueur de l’écran de son nouveau téléphone. Au deuxième étage, la lourde porte vitrée du cabinet s’ouvrit sans résistance. L’odeur familière d’Adrien flottait dans l’air : un mélange entêtant d’eau de Cologne boisée, de café de grand cru et de cuir ciré.
Camille pénétra dans le bureau directorial. La vaste pièce offrait une vue panoramique sur les toits détrempés de Lyon. Derrière le grand bureau d’acajou, elle s’approcha du panneau mural en noyer. Elle glissa ses ongles sous la moulure invisible et poussa légèrement. Le panneau pivota sur des charnières invisibles, révélant la porte en acier brossé du coffre.
C’était là que résidait le plus grand risque : le coffre exigeait une empreinte digitale et une combinaison à huit chiffres. Mais Camille connaissait le narcissisme maladif de son mari mieux que quiconque. Adrien ne choisissait jamais de dates d’anniversaire ou de repères familiaux. Ses codes étaient toujours composés à partir des dates de ses plus éclatants triomphes professionnels. Elle saisit la date exacte de son premier million d’euros de commission, le jour où il avait racheté les parts de son ancien mentor pour l’évincer sans ménagement.
Le cadran émit un bip discret. L’écran afficha : « Empreinte requise ».
Camille ouvrit sa poche et en sortit l’étui en silicone que Léa lui avait confié avant d’entrer. La veille, Léa avait subtilisé le verre en cristal qu’Adrien utilisait chaque soir pour son whisky pur malt et en avait prélevé une empreinte parfaite sur un film gélatiné de qualité médico-légale. Camille plaqua soigneusement le film sur le lecteur optique en appuyant de son propre pouce pour faire pression.
Le lecteur balaya la surface d’une ligne verte scintillante.
Une seconde de silence insoutenable s’écoula.