Le spectacle qui m’y attendait me serra la gorge, mais ne fit que renforcer mon implacable résolution. Mes cartons personnels avaient été empilés n’importe comment dans le recoin le plus humide de la cave, à côté de la chaudière à fioul. À l’intérieur, les albums de photos de naissance de Thomas, les médailles militaires de mon père tombé en Indochine, et le voile de dentelle d’Alençon de mon mariage gisaient parmi des détritus et des boîtes de conserves ouvertes. Ils avaient fait de l’histoire de ma famille un tas d’immondices pour pouvoir étaler leur vulgarité dans mes appartements.

Quand je remontai, Thomas m’attendait au pied de l’escalier du sous-sol. Il ne pleurait pas, mais son visage était ravagé. Ses yeux étaient rougis par une honte si profonde qu’il semblait incapable de soutenir mon regard.

— « Maman… pardonne-moi », murmura-t-il, la voix étranglée. « Je ne savais pas. Je te jure devant Dieu que je ne savais pas ce qu’elle préparait. Elle m’avait dit qu’elle venait passer un week-end tranquille pour aérer la maison et préparer ton retour. Puis ce matin, elle m’a appelé en panique en me disant que tu avais débarqué comme une furie… Je l’ai crue, Maman. J’ai été aveugle. Complètement aveugle pendant sept ans. »

Je le regardai avec une infinie tristesse, mais sans la moindre trace de faiblesse.

— « Tu n’as pas été aveugle, Thomas. Tu as été complaisant. Tu as choisi la lâcheté quotidienne pour acheter la paix d’un ménage pourri. Tu l’as laissée t’éloigner de ta famille, tu l’as laissée mépriser tes racines, et aujourd’hui, tu as failli la laisser me dépouiller. Regarde ce qu’ils ont fait de notre maison en moins d’une semaine. »

Thomas tourna la tête vers le grand salon. Les gendarmes faisaient vider un sac de sport appartenant à l’un des neveux d’Audrey : trois carafes en cristal de Baccarat et une ménagère en argent massif s’y trouvaient dissimulées sous des serviettes sales.

— « Le flagrant délit est caractérisé, Maître », constata le commissaire de justice en noircissant son calepin. « Vol aggravé en réunion dans un lieu d’habitation. »

L’adolescent commença à brailler et à appeler sa mère, tandis qu’on lui passait les menottes à son tour. Dehors, Audrey vociférait toujours, assise à l’arrière du fourgon bleu dont les vitres grillagées laissaient voir son visage déformé par la haine. Nadine et le reste de la parentèle chargeaient leurs coffres dans une panique totale, sous les quolibets des voisins qui, alertés par le tumulte, s’étaient attroupés le long de la grille en fer forgé.

Dinard est une ville fière, discrète et bourgeoise, où la réputation des grandes familles maritimes ne souffre aucun outrage. Les regards réprobateurs des riverains, des figures connues du yacht-club et des commerçants du marché pesaient comme un jugement public sans appel sur cette bande d’usurpateurs chassée dans l’opprobre.

À midi tapant, le dernier monospace quitta la propriété en trombe, laissant derrière lui une trace de pneus brûlés sur l’herbe massacrée. Les gendarmes emmenèrent Audrey et son neveu pour être placés en garde à vue au commissariat de Saint-Malo. Le major Guivarch me salua militairement, m’assurant que son équipe resterait vigilante et qu’un serrurier mandaté par Maître Delaunay serait là dans l’heure pour remplacer toutes les serrures de la malouinière.

Il ne restait plus sur le perron que Thomas et moi, entourés par le désastre : les frites écrasées, les canettes vides sur les marches et les sablés bretons piétinés.

Thomas tomba à genoux devant moi sur les dalles de granit. C’était un homme de trente-cinq ans, brillant cadre supérieur à Nantes, qui s’effondrait comme l’enfant apeuré qu’il avait été autrefois lors des soirs d’orage d’été.

— « Maman… Je te demande pardon. Qu’est-ce que je dois faire ? Dis-moi ce que je dois faire pour réparer ça… »

Je posai ma main indemne sur son épaule, sans rudesse, mais avec une autorité absolue.

— « Ce que tu as à faire, Thomas, c’est de devenir enfin un homme digne du nom que tu portes. Tu vas commencer par téléphoner à ton avocat à Nantes dès cet après-midi pour déposer une requête en divorce pour faute exclusive. Tu ne retourneras pas dans l’appartement qu’elle a transformé en succursale de son clan. Tu retireras tes procurations de tous les comptes joints avant qu’elle ne soit libérée de sa garde à vue. Et si tu veux un jour espérer franchir à nouveau le seuil de cette maison… tu vas commencer par ramasser une à une chaque pomme et chaque bris de biscuit que ta femme a éparpillés sur ce perron. »

Thomas releva la tête. Il lut dans mes yeux qu’il n’y aurait aucune concession, aucun pardon facile, mais qu’il existait encore une porte étroite vers sa propre rédemption.

Sans dire un mot, il essuya ses joues d’un revers de manche, se mit à quatre pattes sur le granit et commença à ramasser les reinettes d’Armorique, une par une, avec une infinie précaution, les plaçant dans un seau en fer qu’il avait trouvé près du puits.

L’après-midi fut consacré à l’assainissement des lieux. Deux artisans dinardais, alertés par mes soins, vinrent remplacer les serrures de toutes les portes, installant des cylindres de haute sécurité à carte de propriété blindée. Un service de nettoyage industriel, dépêché en urgence, passa les tapis au nettoyeur vapeur, désinfecta chaque poignée de porte, chaque salle de bains souillée par l’invasion, et remit en place les lourds meubles de chêne qui avaient été déplacés.

Tandis que le vacarme des nettoyeurs résonnait dans les couloirs, je m’enfermai dans mon bureau aux boiseries sombres avec Maître Delaunay et mon avocat, Maître Le Guen, venu tout exprès de Rennes.

Le dossier contre Audrey était accablant. Non seulement l’enregistrement vidéo de la caméra de sécurité prouvait l’agression physique préméditée, mais l’inventaire minutieux révélait le vol de plusieurs bijoux de famille qui avaient été retrouvés cousus dans la doublure du sac à main d’Audrey lors de sa fouille au poste : une broche en platine ornée d’un saphir de Ceylan ayant appartenu à ma grand-mère, et une montre à gousset en or gravée aux armes des Keradec.