— « C’est quoi tout ce cirque ? » beugla-t-il, la voix empâtée par l’alcool matinal. « On est chez mon gendre ici ! Vous n’avez rien à foutre sur un terrain privé ! Audrey, dis-leur de dégager ! »
Le major Guivarch monta les marches d’un pas martial, ajustant son képi. Son regard balaya le perron, remarqua immédiatement la rougeur écarlate qui barrait ma joue, les débris du panier, puis fixa Audrey, livide.
— « Madame Maryvonne de Keradec ? » demanda le major, bien qu’il connût parfaitement mon identité.
— « Présente, Major », répondis-je avec gravité. « Voici Maître Delaunay qui détient l’ordonnance d’expulsion en référé rendue ce matin à huit heures par le tribunal judiciaire de Saint-Malo, ainsi que mon titre de propriété inaliénable. »
L’huissier ouvrit son dossier et en tira un document timbré du sceau de la République. Sa voix, claire, sèche et sans appel, résonna dans toute la cour :
— « Par ordonnance de référé en date de ce jour, monsieur le président du tribunal ordonne l’expulsion immédiate, sans délai et avec le concours de la force publique, de tous occupants sans droit ni titre de la propriété dite ‘La Malouinière des Grèves’, sise avenue George V à Dinard, appartenant en pleine et entière propriété exclusive à Madame Maryvonne de Keradec, sous astreinte de cinq cents euros par heure de retard et par personne majeure. »
Un murmure affolé parcourut la tribu d’Audrey qui s’amassait désormais sur le seuil : des cousins avachis, des tantes en peignoir synthétique, des adolescents le regard collé à leurs smartphones.
— « Mais enfin, c’est insensé ! » piailla la mère d’Audrey, Nadine, surgissant du salon avec une écharpe de soie qui m’appartenait nouée autour du cou. « Audrey est mariée avec Thomas ! Cette maison fait partie de la communauté conjugale ! C’est notre droit d’y passer l’été ! Thomas, dis quelque chose, bon sang ! Fais valoir tes droits d’héritier ! »
Thomas baissa les yeux vers le sol, rongé par un sentiment d’humiliation insoutenable. Je m’avançai d’un pas vers Nadine, posant ma main sur la balustrade de granit.
— « Nadine, retirez immédiatement ce foulard qui a appartenu à ma mère avant que j’ajoute le recel de vol à la plainte pénale », articulai-je avec un calme venimeux. « Et pour votre gouverne, mon fils Thomas n’a aucun droit de propriété sur cette maison. La Malouinière m’a été transmise par donation-partage préciputaire avec clause de retour conventionnel et interdiction formelle d’aliéner du vivant de mes parents. Thomas n’en sera propriétaire qu’après ma mort… si je décide de ne pas la léguer à une fondation du patrimoine breton. De surcroît, vos enfants sont mariés sous le régime de la séparation de biens pure et simple. Audrey n’a pas plus de droit ici qu’un vagabond entré par effraction. »
Audrey suffoqua. Ses yeux brillaient d’une haine féroce. Elle comprit instantanément que son plan, patiemment échafaudé depuis des mois, venait de s’effondrer. Elle avait profité de mes deux semaines de cure thermale à Bagnoles-de-l’Orne pour subtiliser le double des clés dans le tiroir du bureau de Thomas à Nantes, convainquant toute sa parentèle que la demeure bretonne leur était acquise et que la vieille douairière n’oserait jamais faire d’esclandre familial.
— « Espèce de vieille peau rancunière ! » cracha Audrey, perdant tout contrôle devant les gendarmes impassibles. « Tu n’as jamais pensé qu’à ta gueule et à tes vieilles pierres pourries ! Regarde-toi, toute seule dans ce tombeau ! Tu crèveras abandonnée de tous ! »
Le major Guivarch fit un pas en avant, la main posée sur son ceinturon.
— « Madame Audrey Morvan épouse Keradec, je vous informe que Madame Maryvonne de Keradec a déposé plainte ce matin à l’aube pour violation de domicile, dégradations de biens privés, et nous constatons à l’instant des violences volontaires sur personne vulnérable avec enregistrement vidéo à l’appui. Vous êtes en état d’arrestation. Mettez vos mains dans le dos. »
Le cliquetis des menottes métalliques claqua dans l’air marin avec la netteté d’un coup de feu.
Un hurlement d’indignation et de stupeur s’échappa de la bouche d’Audrey alors qu’un sous-officier lui verrouillait les poignets. Son beau-père, Jean-Claude, tenta de s’interposer, titubant sur les marches en pointant un doigt graisseux vers le major :
— « Vous touchez pas à ma bru ! C’est un abus de pouvoir ! On est chez nous, bordel ! »
Deux gendarmes athlétiques le ceinturèrent immédiatement, le plaquant contre la carrosserie de l’un de leurs propres monospaces. L’odeur d’alcool qui s’échappait de sa bouche était si prégnante que le gendarme ordonna immédiatement un dépistage d’alcoolémie et la vérification des papiers des quatre véhicules.
— « Tout le monde dehors ! » tonna la voix puissante du major Guivarch, réveillant les échos de la falaise. « Vous avez quinze minutes montre en main pour récupérer vos affaires strictement personnelles sous le contrôle des militaires et de l’huissier. Tout objet appartenant à Madame de Keradec qui sera retrouvé dans vos sacs entraînera une interpellation immédiate pour vol en réunion ! »
Ce fut alors une déroute absolue, une débandade ridicule et pitoyable. Les cousins, qui jouaient encore aux caïds une heure plus tôt, se précipitèrent dans les escaliers pour bourrer à la hâte des valises de supermarché avec leurs vêtements de plage. Nadine, pleurant de rage, arracha l’écharpe en soie de son cou et la jeta par terre.
— « Ramassez-la », lui ordonnai-je d’un ton glacial. « Vous la plierez et vous la poserez sur cette table d’appoint sans un pli. Sinon, vous passerez la nuit en cellule de dégrisement avec votre compagnon. »
Blême de terreur, la mégère s’exécuta en tremblant, sous le regard méprisant des gendarmes.
Pendant que Maître Delaunay inspectait méthodiquement chaque pièce pour dresser l’inventaire des dégradations — les mégots écrasés sur le parquet en chêne massif du dix-huitième siècle, les traces de sauces grasses sur les tapisseries des Gobelins, et une commode Louis XV dont l’un des tiroirs avait été forcé au tournevis —, je descendis dans le cellier.