Olivia se débattit comme une bête prise au piège, le souffle court, ses talons martelant le bois des marches. Puis, soudain, elle cessa tout mouvement. Sa tête retomba en arrière contre le montant de l’escalier.
Au loin, à travers le vacarme de l’averse, le son strident et déchirant de trois sirènes de police se fit entendre, montant depuis le bas de la colline. Les lumières tournantes bleues commencèrent à découper les silhouettes des arbres à travers les fenêtres panoramiques du salon.
Olivia leva les yeux vers Daniel. Dans ce regard défait, il ne restait plus trace de la femme qu’il avait chérie pendant sept années. Il ne restait qu’un vide abyssal, la noirceur totale d’un être incapable de remords.
« Tu as sauvé ton fils, Daniel », murmura-t-elle avec un rire rauque et sans joie qui résonna lugubrement dans l’escalier. « Mais tu te réveilleras chaque nuit en te demandant à quel moment précis j’avais prévu de te verser le poison dans ton café. Et cette pensée-là ne te quittera plus jamais. »
Daniel resserra sa prise, le cœur battant à grands coups sourds contre ses côtes, mais ne répondit pas un mot. Il ne lui accorderait plus le moindre pouvoir sur son esprit.
La porte d’entrée s’ouvrit à la volée quelques secondes plus tard sous la poussée de quatre policiers en tenue d’intervention, armes au poing et torches braquées.
« Police ! Ne bougez plus ! Lâchez-la et reculez ! »
Daniel relâcha lentement son étreinte et recula de deux pas en levant les mains, les yeux toujours fixés sur la femme à terre. Deux agents se ruèrent sur Olivia, la plaquant au sol avec fermeté avant de lui passer les menottes aux poignets dans un double cliquetis métallique irréversible. Elle ne résista plus. Son regard s’était éteint, redevenu terne, indifférent à la foule d’uniformes qui envahissait désormais le domicile des Bennett.
Un inspecteur en civil monta les marches pour s’approcher de Daniel, qui s’appuyait lourdement contre le mur, la main pressée contre son épaule en sang.
« Monsieur Bennett ? Vous êtes blessé. Les secours arrivent derrière nous. »
« Je vais bien », murmura Daniel d’une voix brisée par l’épuisement. « Mon fils est en haut. Dans sa chambre. Il a la clé de la cassette métallique. Tout est dedans. Les mobiles, l’argent volé, les faux papiers, et le carnet de ma mère. »
L’inspecteur fit un signe de tête à l’un de ses subordonnés pour qu’il sécurise les pièces du dossier. Daniel se détourna des policiers qui relevaient Olivia pour la faire descendre. Il monta jusqu’au palier et s’assit sur le plancher à côté de la porte de son fils.
« Ethan », souffla-t-il doucement en frappant deux petits coups contre le bas du panneau. « Ils l’ont emmenée. C’est fini. Tu peux sortir maintenant. »
La porte s’ouvrit avec lenteur. Ethan apparut, son visage baigné de larmes silencieuses mais son regard désormais apaisé. Il se jeta dans les bras de son père, enfouissant sa tête contre le cou de Daniel, respirant l’odeur familière de la sciure et de la pluie qui rassurait son monde brisé. Daniel ferma les yeux, serrant son enfant de son unique bras valide, laissant enfin ses propres larmes couler librement sur ses joues balafrées.
Trois mois plus tard, la neige avait remplacé la pluie boueuse sur les collines du comté. Le paysage était d’une blancheur immaculée, silencieux et pur, étouffant les bruits de la route sous un manteau de givre étincelant.
Dans le pavillon de rééducation neurologique de la clinique Sainte-Claire, le soleil d’hiver traversait de larges baies vitrées, réchauffant la pièce décorée de dessins d’enfants punaisés sur un panneau de liège.
Margaret était assise dans un fauteuil roulant adapté, une couverture en laine écossaise posée sur ses genoux encore fragiles. Une longue cicatrice courait sur le côté de son crâne sous ses cheveux d’argent qui commençaient à repousser, mais son regard avait retrouvé toute sa clarté pénétrante, cette vivacité d’esprit qui avait failli lui coûter la vie.
À côté d’elle, Ethan était assis sur un tabouret bas, tenant fièrement un livre d’images ouvert sur ses cuisses. Il lisait à voix haute, trébuchant parfois sur les mots les plus longs, mais reprenant son souffle avec détermination chaque fois que sa grand-mère posait une main affectueuse et tiède sur son épaule pour le guider.
Daniel se tenait debout près de la fenêtre, un gobelet de café fumant entre les mains. Il avait vendu la grande maison aux escaliers maudits dès le mois de novembre. Ils habitaient désormais un plain-pied lumineux près du lac, une maison sans recoins sombres, sans doubles planchers, et surtout sans marches où le malheur pouvait trouver prise. L’entreprise de construction reprenait vie lentement après des semaines d’audit financier rigoureux et la saisie des comptes occultes ouverts sous le faux nom de Claire Delvaux.
Le procès pénal s’était ouvert la semaine précédente dans la capitale de l’État. Olivia avait été inculpée de tentative de meurtre avec préméditation, d’escroquerie aggravée, d’usurpation d’identité et de faux en écriture publique. Les autorités belges avaient officiellement rouvert le dossier de la mort suspecte de son premier mari, demandant formellement son extradition une fois sa peine américaine purgée. Elle ne reverrait plus jamais la lumière du jour en femme libre.
La voix d’Ethan s’arrêta au milieu d’une phrase. L’enfant leva la tête vers son père et lui sourit.
« Papa, mamie dit qu’au printemps, on pourra planter des fraises dans le nouveau jardin. »
Daniel posa son café sur la tablette, s’approcha d’eux et posa une main sur la tête de son fils avant de se pencher pour embrasser le front de sa mère. Margaret leva ses yeux clairs vers son fils unique et serra ses doigts avec une fermeté retrouvée.
« Le printemps viendra vite, mon garçon », murmura Margaret d’une voix encore un peu rauque mais solide comme le roc. « Cette fois, nous bâtirons sur du vrai. »