Restée seule sur le seuil, Olivia ne frissonna même pas sous les rafales d’eau froide. Son esprit calculait déjà les probabilités avec une précision clinique. Si Margaret reprenait conscience, tout était fini. La prison l’attendait, et avec elle la déchéance totale, la perte de cette respectabilité qu’elle avait mis dix ans à arracher à la ville après avoir fui un passé misérable sous une autre identité. Mais pire que tout : le dossier.

Elle referma la lourde porte en chêne et s’adossa contre le panneau de bois, le cœur battant à tout rompre. Ses yeux se posèrent immédiatement sur la table basse. Le dossier cartonné couleur chamois reposait toujours là, entrouvert, à côté d’une tasse de thé encore tiède.

Olivia s’avança à pas feutrés vers le salon. Ses doigts effleurèrent les feuilles volantes. Margaret avait fait un travail minutieux, digne d’une ancienne directrice de banque à la retraite. Tout y était consigné : les virements mensuels étalés sur trois ans depuis les comptes de la société de construction de Daniel vers une société écran domiciliée aux Caraïbes, les signatures contrefaites imitant à la perfection celle de son mari, et surtout l’avenant de police d’assurance-vie récemment souscrit au nom de Margaret elle-même, désignant Olivia comme seule bénéficiaire en cas de décès accidentel.

Un grincement de parquet à l’étage la fit sursauter violemment. Elle leva la tête.

Ethan était là, penché par-dessus la rambarde blanche du palier. Il ne dormait pas. Il ne pleurait pas.

« Tu vas cacher les papiers comme tu as caché la boîte sous le plancher de l’abri de jardin ? » demanda l’enfant d’une voix cristalline.

Olivia se figea, le sang bourdonnant dans ses tempes. Elle sentit une sueur glacée glisser le long de sa colonne vertébrale. Comment savait-il ? Depuis combien de temps cet enfant l’espionnait-il ? Elle monta les marches lentement, tentant de composer un masque de douceur maternelle, mais ses traits étaient déformés par la peur.

« Ethan, mon chéri… viens là. Parlons un peu », dit-elle en adoucissant son timbre au maximum. « Tu sais que maman t’aime de tout son cœur, n’est-ce pas ? Tout à l’heure, tu as eu peur. Le tonnerre a grondé, il faisait sombre. Tu as cru voir quelque chose qui n’existait pas. Tu voulais aider mamie, moi aussi. »

L’enfant fit un pas en arrière vers sa chambre, sa couverture bleue traînant sur le tapis. « Mamie pleurait parce que tu as volé papa. Elle m’a dit hier que les gens qui volent finissent par faire du mal. Elle m’a donné la vraie clé. »

« Quelle clé, Ethan ? » La voix d’Olivia perdit toute douceur, devenant rauque, tranchante comme une lame de rasoir. « De quoi est-ce que tu parles ? Donne-moi cette clé. »

Ethan recula encore, referma la porte de sa chambre et tourna le verrou de l’intérieur.

Un juron sourd échappa aux lèvres d’Olivia. Elle frappa violemment contre le bois peint. « Ethan ! Ouvre cette porte immédiatement ! » Rien. Seul le crépitement incessant de l’averse répondait à ses coups. Elle ne pouvait pas défoncer la porte maintenant ; les voisins ou la police pourraient arriver d’une seconde à l’autre si Daniel avait demandé à un collègue de passer vérifier la maison.

Elle redescendit l’escalier quatre à quatre. Elle devait détruire le dossier du salon. Elle attrapa les documents, alluma le poêle à bois du séjour et y jeta feuille après feuille les relevés de compte et les lettres de relance. La fumée s’éleva, âcre et suffocante, emportant dans ses volutes les preuves matérielles les plus évidentes. Mais les paroles d’Ethan tournaient en boucle dans son crâne : L’abri de jardin. La boîte sous le plancher.

Deux ans plus tôt, avant même que Margaret ne commence à poser des questions, Olivia avait constitué une réserve de secours dans l’éventualité où le fisc ou Daniel découvriraient les premières irrégularités. Deux cent mille dollars en coupures non marquées, deux faux passeports au nom d’Hélène Mercier et d’une enfant imaginaire, ainsi qu’une clé USB contenant les codes d’accès aux comptes offshore. Elle avait enterré cette cassette métallique sous les dalles vermoulues du vieil atelier au fond du jardin.

Elle devait tout récupérer et fuir avant l’aube. Si Margaret survivait à son opération, la police viendrait la menotter au petit matin. Et si Ethan parlait à Daniel à l’hôpital… non, personne ne croirait un garçon de huit ans traumatisé contre le témoignage d’une épouse dévouée, à moins qu’il n’y ait des preuves matérielles tangibles.

À l’hôpital central, le néon blanc du service de réanimation chirurgicale bourdonnait sans répit. Daniel était assis sur une chaise en plastique inconfortable, les coudes sur les genoux, la tête enfouie dans ses paumes calleuses. Ses vêtements humides séchaient contre sa peau, lui donnant des frissons de fièvre.

La porte automatique glissa avec un chuintement pneumatique. Un médecin en blouse verte s’avança vers lui, le masque chirurgical pendant autour du cou, les yeux cernés de fatigue.

« Monsieur Bennett ? »

Daniel se leva d’un bond, le cœur serré dans un étau. « Comment va-t-elle ? Docteur, dites-moi qu’elle s’en sort. »

Le chirurgien soupira, un geste que Daniel reconnut immédiatement avec effroi. « Elle est en vie, mais son état est critique. Le traumatisme crânien est sévère, avec un hématome sous-dural étendu que nous avons dû évacuer d’urgence. Elle est plongée dans un coma artificiel pour protéger les tissus cérébraux. Les prochaines quarante-huit heures seront décisives. »

« Est-ce qu’elle… est-ce qu’elle pourra parler ? » demanda Daniel, la gorge nouée.

Le médecin le regarda avec une expression indéchiffrable, presque hésitante. « Il y a autre chose, monsieur Bennett. Les lésions au niveau des cervicales et la fracture du fémur correspondent bien à une chute violente. En revanche, le médecin légiste de garde a relevé des ecchymoses symétriques et très nettes sur les deux avant-bras de votre mère. Des traces de pression digitale très profondes, antérieures de quelques secondes seulement à la chute. Quelqu’un l’a agrippée avec une force considérable avant qu’elle ne bascule. »